L'endroit pourrait servir de décor pour un film de fin du monde tourné à Hollywood. De l'eau à perte de vue et un concert de milliers de grenouilles qui s'ébattent aujourd'hui dans les maisons abandonnées du village de Rast, situé au sud de la Roumanie. Le Danube, qui sert de frontière naturelle avec la Bulgarie dont on peut voir un petit bout à l'horizon, s'est déchaîné. Le débit normal de 8000 mètres cubes par seconde a doublé en l'espace d'une semaine, balayant une centaine de villages sur la rive gauche du fleuve. Un record dans un pays qui avait déjà été ravagé par les inondations l'année dernière dont le bilan fait état d'une centaine de morts et de pertes estimées à un milliard et demi d'euros.

Même le cimetière est inondé

Sur les pâturages situés à une dizaine de kilomètres du village de Rast, environ 400 paysans essaient de se protéger contre le déluge en improvisant un habitat dans leurs charrettes, tentes et autres caravanes de fortune. Maria, sexagénaire, serre dans ses bras la petite brebis qu'elle avait gardée pour la fête de la Pâque orthodoxe qui a lieu dimanche prochain. «Je n'aurais jamais cru que nous allions être balayés par le Danube, dit-t-elle. Je me souviens qu'à la veille de Pâques, l'année dernière, je regardais à la télévision les sinistrés des autres régions de Roumanie. Ils me faisaient pitié, mais je ne pensais pas qu'un jour ce serait notre tour. J'ai sauvé cette petite brebis pour la fête de dimanche prochain mais nous n'avons plus la tête à ça. Tout ce que j'ai construit pendant une vie est parti en fumée. Même nos morts sont inondés, car la crue a envahi le cimetière de Rast.»

Un millier de maisons détruites

Le pope du village, George Vladoi, confirme lui aussi cette ambiance morbide qui plane au-dessus des champs inondés. «Nous avons dû fuir le village lundi dernier et nous avons été obligés d'abandonner un vieil homme décédé, affirme-t-il. Sa maison a été emportée par la crue avant qu'on puisse l'enterrer.» A la veille des fêtes de Pâques, les villageois du sud de la Roumanie ont l'impression de vivre un chemin de croix. Les dégâts provoqués par les inondations commencent à inquiéter les autorités: une centaine de villages touchés, un millier de maisons détruites, 500 kilomètres de routes bloquées et 40000 hectares de terres sous les eaux. Ces statistiques font froid dans le dos d'autant que les inondations ne sont pas près de s'arrêter. La pluie tombe à nouveau depuis hier matin et, d'après la météo, le soleil ne devrait pas se montrer avant lundi prochain.

Près de 5000 évacuations

Les autorités ont mobilisé les militaires, les gendarmes et les policiers pour faire face à la crue du Danube. Depuis une semaine, environ 5000 personnes ont été évacuées des villages situés en bordure du fleuve. Hier soir, 10000 paysans s'apprêtaient à quitter leurs maisons pour rejoindre les autres sinistrés dont une bonne partie est hébergée dans les écoles et les hôpitaux des treize départements en état d'alerte. Les voitures de la gendarmerie et de la police des frontières patrouillent dans les villages menacés de Bistret et de Plosca et demandent aux paysans de quitter leurs maisons. Dans cette ambiance de guerre, une partie des villageois refusent toujours d'abandonner leurs maisons et préfèrent rester sur place pour protéger ce qu'ils ont accumulé pendant une vie.

Solidarité requise

Le premier ministre, Calin Tariceanu, a dû lui-même lancer un appel pour tenter de convaincre les paysans désespérés. «Les autorités sont mobilisées, mais les habitants aussi doivent faire preuve de solidarité, car en définitive ce sont leurs biens que nous sommes en train de protéger», a-t-il lancé dans un message diffusé à la télévision. Le désastre provoqué par le Danube risque de prendre des proportions encore plus inquiétantes. Le débit du fleuve qui a sa source dans la Forêt-Noire en Allemagne et se jette dans la mer Noire en Roumanie ne cesse de monter à cause des pluies qui font gonfler ses affluents. «Nous avons un sérieux problème, affirme Sorin Randasu, spécialiste des Eaux roumaines. Ces pluies risquent d'être la dernière goutte qui fait déborder le vase.»