Six mois après, à Bradford, Oldham ou Burnley, les rues et les esprits portent encore les stigmates des émeutes raciales qui ont ébranlé l'été anglais, dans la ceinture industrielle du nord du pays. Un rapport indépendant, publié mardi, conjure les Britanniques, dont 7% de la population est immigrée, d'affronter enfin de front un problème dû à une «profonde polarisation» des communautés. Ce document tombe à point nommé pour David Blunkett: pour avoir dit tout haut, parfois maladroitement, certaines vérités qui remettent en question le modèle britannique d'intégration, le ministre de l'Intérieur a cristallisé la controverse autour de ce sujet ultrasensible.

David Blunkett est-il un politicien honnête, sincère et courageux, ou un homme de pouvoir téméraire qui réfrène mal ses élans totalitaires? Aveugle, d'extraction sociale modeste, le barbu ministre engendrait déjà un mélange d'admiration et de crainte lors de son passage de quatre ans à la tête de l'éducation nationale. Son franc-parler, qualité reconnue par tous, est parfois au service d'une rudesse stupéfiante, et de propositions si radicales qu'il faut se pincer pour y voir l'œuvre d'un député travailliste de Sheffield. Mais dans un gouvernement obsédé par la présentation des dossiers davantage que par leur contenu, il paraît le seul capable d'aborder sans sourciller les thématiques les plus piégeuses.

A témoin, début octobre, il proposait une révision radicale de la politique d'asile, promettant la construction de centres de détention pour les requérants et suggérant l'introduction de «green cards», une manière de reconnaître l'immigration économique. Fin octobre, il déclassait le cannabis de «drogue A» (comme l'héroïne) à «drogue C», une dépénalisation implicite de la possession de hachisch. «La police à mieux à faire que d'interpeller des consommateurs de joints», justifiait le ministre. En novembre, il proposait une loi antiterroriste jugée si attentatoire aux libertés individuelles qu'elle est en cours de dépeçage à la Chambre des lords, qui chaque jour de session bloque un article supplémentaire. La semaine dernière, il lançait une réforme en profondeur de la police, secouant la base syndicale en accroissant les pouvoirs des patrouilleurs privés et civils.

Mais c'est sur le dossier de l'intégration et du racisme que David Blunkett a tenu les propos les plus controversés. Dimanche, dans une interview, il a estimé que les immigrés, en particulier ceux arrivés le plus récemment, devaient accepter les normes sociales britanniques, en abolissant notamment les mariages forcés, et apprendre ne serait-ce qu'un minimum d'anglais. Mardi matin, interrogé à la radio, le ministre de l'Intérieur a précisé sa pensée: «Nous devons construire un sentiment d'identité, de cohésion et d'appartenance au niveau local et ensuite propager cela au niveau national.»

Nombre de responsables sociaux ou communautaires et de politiciens, particulièrement à gauche, ont condamné les propos de David Blunkett, l'accusant de faire, à coup de clichés réducteurs, le lit des extrémistes du British National Party (BNP) et du National Front: «Les ghettos dans lesquels se retrouvent les immigrés d'Asie sont le produit de la pauvreté et de la privation, avance Rhiad Ahmad, vice-maire d'Oldham. Leur offrir des examens d'anglais en lieu et place d'espoir n'est pas une très bonne idée.» En revanche, plusieurs leaders musulmans ont approuvé la démarche de David Blunkett: «En privé, la plupart des immigrés asiatiques l'approuvent, mais il leur est difficile d'avouer en public qu'ils sont ravis par tant de bon sens», écrivait lundi Manzoor Moghal, président des fédérations musulmanes de Leicester.

Ce que le ministre de l'Intérieur – et le rapport indépendant – remet en cause, c'est le modèle d'intégration britannique par communautés, qui a conduit au fil des ans à creuser des fossés infranchissables. «Les communautés vivent des vies parallèles, dans une division choquante», avertit le rapport, qui propose 67 recommandations pour remédier à un problème dû à «la faiblesse des autorités, à tous les niveaux». Dans les médias, le contrepoint du modèle français d'intégration individuelle est de plus en plus avancé comme une solution meilleure. Et tandis que le rapport demande que les écoles soient un lieu de mélange et non de ségrégation, David Blunkett a partagé à demi-mot ses doutes envers les écoles religieuses, dont son chef Tony Blair veut pourtant encore accroître le nombre.