Brexit

David Cameron, insaisissable et sans regrets

Pour sa seule conférence en public, l’ancien premier ministre britannique, qui avait provoqué le vote populaire sur le Brexit, est apparu toujours aussi doué et toujours aussi lisse

Le caricaturiste du Guardian, Steve Bell, dessine généralement David Cameron avec un préservatif sur la tête. Une façon de souligner le visage pratiquement sans rides de l’ancien premier ministre britannique, qui a aujourd’hui 52 ans, mais aussi de raconter que tout semble glisser sur lui, sans jamais vraiment l’atteindre.

Lundi soir, face à 2000 spectateurs, dans la salle archi-comble du centre de spectacle du Barbican, à Londres, David Cameron en a donné une nouvelle illustration. Enfin sorti de son silence depuis un mois, avec la publication de ses Mémoires (For the record, Editions William Collins, 732 pages), il est apparu toujours aussi insaisissable. Il parle avec brio, facilité, précision. Mais que pense vraiment l’homme qui a plongé le Royaume-Uni dans trois ans de chaos politique?

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Que ce soit pour évoquer la mort en 2009 de son fils gravement handicapé, pour partager des anecdotes de ses rencontres avec Barack Obama ou Angela Merkel ou pour témoigner du Brexit, le ton est le même, tout en aisance et en décontraction. Les origines très aisées, la scolarité à l’école privée d’Eton puis à l’Université d’Oxford, la carrière brillante dès le plus jeune âge – député à 35 ans, premier ministre à 43 ans – donnent l’impression que rien des troubles actuels ne lui semble très grave.

«Référendum inévitable»

En bon communicant, David Cameron accepte «sa part de blâme» dans le Brexit. Mais il persiste et signe, affirmant qu’il a agi de bonne foi: «L’organisation d’un référendum était inévitable.» Ses (nombreuses) critiques soulignent que le référendum était organisé à des fins purement électorales. Nigel Farage, avec son parti de l’époque, le UKIP, le menaçait sur sa droite et le premier ministre avait besoin de donner des gages à son aile eurosceptique.

David Cameron ne rejette pas complètement l’analyse, mais estime que le problème était plus profond que ça. «Ma stratégie a échoué mais j’essayais vraiment de résoudre le problème [de la relation des Britanniques avec l’UE]. Chacun des trois grands partis avait d’ailleurs promis un référendum à différents moments.» Tony Blair avait effectivement promis d’en organiser un sur la Constitution européenne, l’évitant de justesse quand cette dernière était devenue le Traité de Lisbonne.

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Selon David Cameron, l’évolution de l’UE en un projet toujours plus politique tiraillait trop les Britanniques. Progressivement, les tensions entre Londres et Bruxelles devenaient intenables. Il donne l’exemple de son «veto» de décembre 2011, quand il a tenté de bloquer une réforme de la zone euro. «Ça a fait de moi un héros pendant cinq minutes au Royaume-Uni [les députés eurosceptiques l’avaient ovationné] mais les Européens ont mené à bien les réformes qu’ils voulaient sans nous, officiellement hors de l’UE mais en utilisant les mêmes bâtiments, les mêmes fonctionnaires et le même projet. Je me suis rendu compte que la position du Royaume-Uni était devenue très précaire.»

La trahison d’Angela Merkel

Il s’agace aussi d’une promesse non tenue d’Angela Merkel. Un soir de 2014, dans la cuisine de l’appartement de Downing Street, la chancelière allemande et lui ont discuté de la nomination du futur président de la Commission européenne. «Elle ne voulait surtout pas de Martin Schulz [issu du SDP, l’opposition allemande] et moi, je ne voulais surtout pas de Juncker. Je croyais qu’on s’était mis d’accord.» Finalement, Jean-Claude Juncker a pris le poste en 2014.

David Cameron se révèle en eurosceptique raisonnable, ce qui explique sans doute l’échec de sa campagne référendaire. «L’UE est remplie de frustrations, mais il vaut mieux être dans le club pour participer à l’écriture des règles.» Il s’agace de la «religion» des Européens, tellement attachés à leurs principes qu’ils en seraient complètement inflexibles.

Pour toujours, ses six ans à Downing Street seront résumés par le vote du Brexit. David Cameron le sait. S’en émeut-il? Il tente de rappeler le reste – le redressement des comptes publics, l’intervention en Libye, la non-intervention (qu’il regrette) en Syrie – mais il n’est pas dupe. Il termine sa conférence avec une dernière blague, se fait applaudir par une foule apparemment conquise et s’en va dans son costume noir ajusté à la perfection, emportant son mystère avec lui.

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