«C'est la fin du New Labour.» David Cameron, le leader des conservateurs, a décidé vendredi d'enterrer l'ère travailliste, quitte à paraître triomphaliste. Il faut dire qu'il peut désormais se permettre d'être optimiste. Son parti a remporté une victoire historique la veille dans un fief travailliste, et il ne fait plus guère de doute qu'il est le favori pour remporter les prochaines élections générales.

La circonscription de Crewe, dans le nord de l'Angleterre, a été remportée largement par les conservateurs. Après leur succès aux élections municipales du 1er mai, une poussée conservatrice lors de cette législative partielle (qui fait suite au décès de la députée travailliste le mois dernier) était attendue. Mais la victoire, et particulièrement son ampleur, sont des surprises. Les tories ont gagné avec 49,5% des voix, contre 30,6% pour les travaillistes. C'est pratiquement l'inverse du vote de la même circonscription il y a trois ans: à l'époque, les tories avaient réalisé 32,6%, et les travaillistes 48,8%.

La défaite à Crewe est d'autant plus dommageable qu'il s'agit d'un fief travailliste. Située à mi-chemin entre Manchester et Birmingham, la région s'est développée grâce à l'énorme gare de triage ferroviaire. L'électorat est naturellement proche du Labour.

Mais le rejet du gouvernement travailliste a prévalu. «Vous avez envoyé un message: Gordon Brown ne comprend rien et le gouvernement doit changer, estime Edward Timpson, le vainqueur de l'élection. Vous avez rejeté la vieille politique et vous avez voté pour l'alternative.»

Dans la matinée, David Cameron s'est précipité à Crewe pour célébrer la victoire. Il a planté quelques clous supplémentaires dans le cercueil politique de Gordon Brown: «Les travaillistes ne sont plus le parti de l'espoir et ils ne sont plus le parti des opportunités.»

Les analystes sont désormais tous d'accord: Gordon Brown se dirige vers une défaite lors des prochaines élections générales, qui devraient se dérouler au printemps 2010. «David Cameron est le favori, et de loin, estime Philip Cowley, analyste politique à l'Université de Nottingham. Il a réussi à faire des conservateurs un parti pour lequel il est possible de voter. Il y a trois ans, le gouvernement aurait pu être aussi impopulaire qu'aujourd'hui, mais les travaillistes n'auraient pas perdu Crewe, parce que les conservateurs ne paraissaient pas une alternative valable.»

Les travaillistes répondent qu'il ne s'agit que d'un vote sanction et non pas d'une montée en puissance des tories. «C'est une élection législative partielle de mi-mandat, estime Tamsin Dunwoody, la candidate défaite à Crewe. Nous savions que cela serait difficile, dans un contexte économique délicat.»

Livide, les traits tirés, Gordon Brown avance la même explication. «Le message est que les gens sont inquiets: les prix alimentaires augmentent, les prix du pétrole aussi. Mais nous répondons à ces problèmes. Mon travail est de faire passer cette période économique difficile.»

Le premier ministre britannique peut-il réussir à retourner la situation? «Le point de non-retour n'est pas forcément atteint, estime Philip Cowley. Pour l'instant, il n'y a pas de vrai enthousiasme en faveur de David Cameron. En 1995, les gens voulaient se débarrasser des tories, mais en même temps ils espéraient beaucoup de Tony Blair, pensant qu'il rendrait la vie meilleure. Pour l'instant, David Cameron n'a pas atteint ce niveau.»

Gordon Brown n'en est pas moins le dos au mur, et son propre parti commence à s'agacer. Publiquement, aucun ténor du Parti travailliste ne parle de changer de leader. Mais, en privé, c'est désormais leur sujet préféré. Un coup d'Etat contre le premier ministre britannique semble improbable à court terme, en partie parce qu'aucun numéro deux n'émerge clairement. Mais, si la situation demeure aussi mauvaise dans quelques mois, une rébellion n'est pas exclue.

Un tel scénario serait catastrophique pour Gordon Brown. Même s'il y survit, il en ressortirait encore plus affaibli. Pendant ce temps-là, les conservateurs n'auraient qu'à assister tranquillement à la déconfiture de leurs opposants.