Taïwan n’a enregistré que six décès liés au Covid-19. L’Organisation mondiale de la santé, sous pression de Pékin, la prive pourtant depuis 2016 de son statut d’observateur. Tout en se défendant de toute «diplomatie du masque», Taipei tente désormais de se faire entendre en offrant 10 millions de masques chirurgicaux aux Etats-Unis et en Europe, dont 400 000 sont arrivés mardi en Suisse. Entretien avec le Dr David Huang, représentant de Taïwan à Berne.

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Le Temps: Pourquoi Taïwan envoie-t-il des masques en Suisse?

David Huang: Nous avons fait ce don pour aider le personnel soignant, mais ne souhaitons pas que cela soit vu comme un acte politique. C’est d’abord un geste humanitaire. C’est aussi une question de bonne volonté réciproque car nous nous souvenons de l’aide de la Suisse après le séisme de 1999 sur notre île. Enfin, c’est dans notre intérêt car Taïwan a besoin que l’Europe et l’Amérique du Nord endiguent la pandémie pour redémarrer leurs économies.

La direction de l’OMS aurait dû conduire une enquête de terrain indépendante en Chine

David Huang

Quel regard portez-vous sur la suspension du financement américain de l’OMS?

Je ne peux commenter une décision prise par le gouvernement américain. Mais revenons à l’origine de la pandémie. Le 31 décembre, Taïwan a informé l’OMS et les Etats-Unis d’une potentielle transmission entre humains. Nous n’avons pas employé ce terme mais avons mentionné une pneumonie atypique causée par un virus semblable au SRAS et nécessitant des mesures de quarantaine. Cela implique une transmission entre humains. Les Etats-Unis ont pris cet avertissement au sérieux et souhaitaient envoyer une mission médicale en Chine, ce qui leur a été refusé. Quant à l’OMS, il est discutable qu’elle ait pu conduire une enquête indépendante sans interférence des autorités chinoises. Par la suite, l’organisation a dit que la transmission entre humains était limitée et que la Chine avait l’épidémie sous contrôle, ce qui a retardé la prise de mesures dans d’autres pays. Grâce à son expérience lors de l’épidémie de SRAS en 2003, Taïwan a immédiatement réagi. Encore une fois, il ne m’appartient pas de me prononcer sur le financement de l’OMS. Mais les critiques en Europe et aux Etats-Unis sont fondées.

Pensez-vous que moins d’engagement des Etats-Unis au sein de l’OMS entraînera plus d’engagement de la Chine?

L’influence de la Chine dépend de la capacité de l’OMS à maintenir son professionnalisme face aux considérations politiques. Dans le cas de la crise du Covid-19, la direction de l’OMS aurait dû conduire une enquête de terrain indépendante en Chine. Si cela n’était pas possible, elle aurait dû rester très prudente quant aux rapports venant de Chine et alerter le monde immédiatement.

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N’était-il pas plus important pour l’OMS d’avoir un accès, même limité, aux gouvernants chinois plutôt que de les critiquer publiquement?

Mais si vous obtenez des informations trompeuses, c’est encore pire. Tout gouvernement qui essaie de cacher des informations durant une épidémie devrait être réprimandé par l’OMS. C’est pourquoi Taïwan n’a jamais cru les statistiques chinoises et a tout de suite mobilisé ses ressources afin d’empêcher la propagation du virus.

Le flux d’informations est presque toujours à sens unique de Taïwan vers l’OMS

David Huang

Le 29 mars, l’OMS a déclaré collaborer avec les experts sanitaires taïwanais. Votre gouvernement a répondu que ses informations n’étaient pas relayées par l’organisation auprès des Etats membres. Qu’en est-il?

Le flux d’informations est presque toujours à sens unique de Taïwan vers l’OMS. Les antécédents de l’organisation ne démontrent pas qu’elle inclut pleinement nos experts. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est la façon dont l’OMS traite ses Etats membres. Il y a une tendance dans certaines organisations onusiennes à employer des méthodes autoritaires face aux critiques venues de l’extérieur. Les démocraties occidentales devraient par conséquent prendre conscience que cette crise est un test pour elles. Le coronavirus a un gène autoritaire.

Taïwan souhaite-t-il regagner son statut d’observateur ou devenir membre de l’OMS?

Taïwan devrait être reconnu comme membre de plein droit. Pour l’instant, l’OMS ne nous invite pas à des événements qui pourtant nous concernent. Les maladies n’ont pas de frontières et notre reconnaissance nous permettrait de partager notre savoir et de contribuer financièrement à l’organisation pour combattre les épidémies.

Attendez-vous un soutien de la Suisse?

Nous accueillons le soutien de tous les pays, dont la Suisse, afin de faire de Taïwan un membre de l’OMS.

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