Moyen-orient

David Rigoulet-Roze: «Les autorités saoudiennes se savent condamnées au changement»

La chute brutale des prix du pétrole a poussé Ryad à reconsidérer son modèle économique. Interview de David Rigoulet-Roze, chercheur à l’IFAS et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques

L’Arabie saoudite est sortie de sa légendaire inertie. Son nouveau roi, Salmane, monté sur le trône en janvier 2015, relève avec une audace rare les nouveaux défis qui se présentent à lui. Confronté à la montée en puissance de l’Iran, il n’a pas hésité l’an dernier à lancer une intervention armée au Yémen pour la contrer. En butte à une chute brutale des cours du pétrole, il vient d’approuver un vaste plan de réformes destiné à réduire la dépendance du pays à l’or noir. A ses côtés, un homme joue les premiers rôles: son fils Mohammed, 30 ans, à la fois vice-prince héritier, ministre de la Défense et président du Conseil des affaires économiques et de développement.

Le programme rendu public lundi, «Vision à l’horizon 2030», prévoit de vendre en bourse jusqu’à 5% de Saudi Aramco, la première compagnie pétrolière de la planète, et de créer un fonds souverain de 2000 milliards de dollars, soit le plus grand du monde, loin devant ses équivalents norvégien et chinois. Le but de l’opération est de restructurer en profondeur l’économie du royaume en multipliant par six ses revenus non-pétroliers, censés passer en une quinzaine d’années de 43,5 milliards à 267 milliards de dollars. Chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques, David Rigoulet-Roze décrypte cette annonce.

Le Temps: Qu’est-ce qui a poussé le royaume saoudien, d’habitude si conservateur, à se lancer dans cette aventure?

David Rigoulet-Roze: Les graves difficultés financières que connaît le pays depuis la chute des prix du pétrole à partir de l’été 2014. Le vice-prince héritier, qui a conduit la manœuvre en tant que responsable des affaires économiques, aurait réalisé un audit des comptes du royaume. Et cet examen l’aurait convaincu que si aucune réforme n’était entreprise, l’Arabie saoudite risquait la faillite à relativement brève échéance. Il y a moins de deux ans, son fonds de réserve en devises était crédité de 750 milliards de dollars. Il n’en aurait plus «que» 620 milliards aujourd’hui. Les autorités puisent aujourd’hui dans les réserves pour assurer le fonctionnement du système. Elles savent qu’elles ne pourront pas continuer longtemps comme cela.

- Quels nouveaux revenus l’Arabie saoudite peut-elle escompter?

- Avant d’engranger de nouveaux revenus, il s’agit d’abord de procéder à des économies. D’ailleurs, certaines ont déjà été annoncées il y a quelques mois, lors de la publication du budget 2016. Le premier objectif à atteindre est de réduire le train de vie de l’Etat, en augmentant par exemple le prix de l’essence ou en réduisant les subventions sur l’eau. Il est aussi question d’instaurer une TVA. Autant de mesures sans précédent qui n’empêcheront pas l’année de se terminer, selon les prévisions, sur un déficit de plus de 80 milliards de dollars, contre près de 90 milliards en 2015. Là est l’urgence. La question de la diversification de l’économie est un projet à moyen et à long terme. On en est encore loin.

- Le pouvoir parle de la possibilité de mieux exploiter d’autres matières premières que le pétrole, ou celle de dynamiser le tourisme religieux, en augmentant notamment la fréquentation de l’Omra, le «petit pèlerinage» à La Mecque…

- Le grand pèlerinage, le hajj, représente déjà une source importante de revenus et le petit pourrait sans doute constituer lui aussi un apport intéressant. Mais ce n’est pas cela qui changera la donne. S’il veut réduire substantiellement sa dépendance au pétrole, le royaume n’échappera pas à des réformes structurelles. La constitution annoncée d’un énorme fonds souverain est un moyen parmi d’autres d’y parvenir. Elle devrait permettre à l’Arabie saoudite de réaliser des placements lucratifs à l’étranger et de rapatrier normalement des bénéfices, comme le font déjà d’autres Etats de la région tels le Qatar et les Emirats. A l’intérieur du pays en revanche, les possibilités paraissent réduites. Il faudrait donner davantage de poids au privé et ouvrir le marché du travail, notamment aux femmes. Mais cela suppose un bouleversement culturel. Les Saoudiens sont habitués à vivre de rentes publiques et à dépendre d’une mono-économie de l’or noir. Mohammed ben Salmane désire peut-être le changement mais entre un tel souhait et sa concrétisation il y a de la marge…

- Quels genres de résistances ces réformes sont-elles susceptibles de rencontrer?

- De premiers mouvements de mécontentement ont eu lieu lors de la hausse du prix de l’essence. Ils en annoncent sans doute beaucoup d’autres au fur et à mesure que l’Etat s’attaquera à la culture de rente. Et puis, le pouvoir religieux, très important dans le pays, risque de s’opposer à des réformes économiques vouées à déboucher sur une plus grande ouverture à l’étranger et sur des changements sociaux en interne.

- Le régime actuel est-il lui-même compatible avec ces réformes?

- C’est une vraie question. En attendant, Mohammed ben Salmane a trouvé là une bonne façon de renforcer sa stature en vue de la succession sur le trône des Saoud.

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