David Sylvan consulte les sondages, analyse les modèles, mais reste sceptique. Le professeur de relations internationales et de science politique à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève appelle à la prudence méthodologique.
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Le Temps: Les sondages nationaux donnent une avance de 7 à 8 points à Joe Biden. Sont-ils d’une quelconque utilité?
David Sylvan: Ils ne sont que des indicateurs bruts. Les Etats-Unis ont un système électoral archaïque datant du XVIIIe siècle qui repose sur un mode de scrutin indirect: le candidat qui remporte la majorité du vote populaire dans un Etat obtient l’ensemble des voix de ses grands électeurs. Ce sont eux qui, au sein du collège électoral, élisent le président. C’est pour cela que les campagnes se basent sur des sondages Etat par Etat. Depuis la semaine dernière, ceux-ci indiquent que des «swing states» comme le Michigan ou la Pennsylvanie s’éloignent de Donald Trump et que des Etats naguère fermement dans son camp, comme la Caroline du Nord ou l’Iowa, sont désormais indécis. La plus grande surprise du moment est l’Ohio, auparavant plutôt républicain, qui se trouve sur le balan. Cela laisse penser que l’élection ne sera pas si serrée que cela.
Quelles réserves méthodologiques avez-vous face aux sondages?
Il faut garder en mémoire que les sondeurs effectuent des corrections. Ils pondèrent la réponse d’un sondé selon sa catégorie afin de déterminer la probabilité qu’il aille voter. Si vous êtes une femme afro-américaine pauvre, vous faites partie d’une catégorie qui vote moins qu’un homme blanc riche. Votre réponse aura donc moins de poids. Cette approche rétrospective ne capte pas les changements au sein de l’électorat. En 2016, les sondages ont largement sous-estimé la mobilisation des électeurs blancs pauvres du Midwest, comme en Pennsylvanie ou dans le Michigan. L’autre obstacle tient à la granularité de l’analyse: les critères de pondération sont-ils raciaux, économiques, genrés, géographiques?
Quelles réserves avez-vous face aux modèles prédictifs?
Les modèles basés sur des indicateurs économiques postulent deux choses: que les gens ne se souviennent pas de ce qui s’est passé au-delà d’un certain nombre de mois et qu’il existe un décalage entre l’absorption de l’information par les électeurs et leur vote. Mais cette approche suppose que l’économie fonctionne normalement. Or elle est en train de s’effondrer. Admettons que le taux de chômage explose trois jours avant l’élection: dans ces modèles, cela ne devrait pas avoir d’effet immédiat.
Concernant les modèles qui analysent la présence des candidats sur internet et l’engagement qu’ils suscitent, ma principale réserve tient à l’effet d’intensité. Les gens qui ont une opinion très tranchée sont plus susceptibles de publier du contenu en ligne. Or cette intensité n’est pas nécessairement corrélée par des votes. Elle relève plutôt d’un effet de chambre d’écho.
Quels autres indicateurs observez-vous?
Une élection est gagnée grâce à la mobilisation de vos partisans, et à la marge en décourageant ceux de votre adversaire. Mais il y a en réalité très peu d’indécis. Franchement, qui, en 2020 aux Etats-Unis, l’est encore? Tout dépendra du taux de participation. Il est utile d’observer le nombre d’électeurs ayant demandé un bulletin de vote par correspondance, ainsi que le nombre de nouveaux électeurs, car les Américains doivent s’inscrire pour voter. Les dépenses des candidats dans chaque Etat pour des publicités télévisées sont aussi un indicateur crucial, car la plupart des votants sont touchés par ce biais, bien plus que par les chaînes d’information. On voit en ce moment, et c’est un fait nouveau, que les démocrates lèvent plus de fonds que les républicains pour financer ces annonces.