Russie

Déballage de richesses à la tête de l’Etat russe

Le vice-premier ministre russe, Igor Chouvalov, défraie la chronique par son mode de vie aux antipodes de celui d’une population russe en voie de paupérisation

Elégant, hautain, richissime, le vice-premier ministre, Igor Chouvalov, accumule les bourdes, comme une Marie-Antoinette des temps modernes. «Ça paraît drôle, mais les gens en achètent», a-t-il déclaré il y a deux semaines à propos de la forte demande pour de minuscules appartements moscovites de 20 m2, dans un contexte de cherté extrême de l’immobilier dans la capitale. Il est également allé jusqu’à encourager les classes sociales défavorisées «à moins manger» pour faire face à la crise. Une réminiscence moderne du célèbre «qu’ils mangent de la brioche» attribué (à tort) à Marie-Antoinette, la dernière reine de France qui fut guillotinée après la Révolution de 1789.

Igor Chouvalov a des soucis d’une tout autre nature. Le vice-premier ministre fait voyager ses chiens de race dans un luxueux jet privé, pour qu’ils puissent plus facilement participer à des concours de beauté, a récemment révélé l’opposant et croisé de la lutte anti-corruption Alexeï Navalny. «C’est pour défendre les couleurs de la Russie», rétorque son épouse, croyant s’abriter derrière une démonstration de patriotisme.

Nombreuses propriétés

Les Chouvalov roulent en Rolls-Royce, possèdent un vaste appartement de luxe à Londres, un château en Autriche et une immense demeure dans les environs de la capitale. Ils viendraient en outre d’acquérir dix appartements de grand luxe au 14e étage de l’un des sept gratte-ciel construits à Moscou par Staline, qui figurent aujourd’hui parmi les propriétés les plus prestigieuses du pays. Selon Alexeï Navalny, ces appartements valent la bagatelle de 9,4 millions de dollars et devraient bientôt être réunis dans un seul et unique «appartement du tsar». D’autre part, l’opposant indique – documents de la mairie à l’appui – que la municipalité de Moscou a dépensé la somme faramineuse de 3 milliards de roubles (45 millions de francs) dans la rénovation du gratte-ciel en question.

Personne ne sait au juste la taille de la fortune d’Igor Chouvalov. Le salaire officiel du vice-premier ministre est de 144 000 francs par mois. Sa déclaration de revenus pour l’année 2015 totalise 800 000 francs, venant principalement de dividendes. L’origine de sa richesse reste tout aussi mystérieuse. Sa biographie officielle le fait naître en 1967 dans une famille très modeste, à Bilibino, dans le district extrême-oriental de Ttchoukotka, certainement l’une des régions les plus inhospitalières de la planète.

Riche avant sa nomination?

Selon le site en ligne Meduza.io, qui a mené une enquête minutieuse sur la carrière d’Igor Chouvalov, il aurait fait fortune grâce à des investissements financiers audacieux avant d’entamer sa carrière de haut fonctionnaire en 1997 à un poste clé supervisant les privatisations de l’Etat. A ce moment-là, Igor Chouvalov est déjà dans les petits papiers d’un groupe d’oligarques parmi lesquels Alicher Ousmanov, Alexandre Mamout et Roman Abramovitch. Réputé très ambitieux et fin manœuvrier, il grimpe rapidement les échelons jusqu’à décrocher le poste de vice-premier ministre, qu’il occupe depuis 2008. Igor Chouvalov supervise aujourd’hui une poignée de projets de premier plan comme les sommets internationaux organisés en Russie ou la Coupe du monde de football de 2018.

Un tel déballage de richesses, associé à des bourdes, placerait n’importe quel haut fonctionnaire occidental sur la sellette. Pas en Russie. «Un haut fonctionnaire doit être riche et avoir ainsi démontré son aptitude à diriger. Il doit avoir fait ses preuves dans les affaires», l’a publiquement défendu Margarita Simonian, la rédactrice en chef de «Russie aujourd’hui», un empire médiatique d’Etat. Résultat: malgré les révélations et les bourdes, Igor Chouvalov n’est attaqué que par une petite minorité d’opposants.

«Affirmer son autorité»

«Le déballage de richesses est une manière pour l’Etat russe d’affirmer son autorité dans un ordre patriarcal», décrypte l’historien Sergueï Medvedev. Pour lui, le mode de vie ostentatoire d’Igor Chouvalov ne discrédite pas, mais au contraire légitime le régime. Car, en Russie, le pouvoir ne se fonde pas sur les élections, mais sur la démonstration de force, l’affirmation du rang social, et l’efficacité du discours symbolique du dominant.

En toile de fond, la crise économique creuse les disparités sociales, et la Russie affiche aujourd’hui le plus haut niveau d’inégalités dans le monde, d’après la banque helvétique Credit Suisse, qui signale dans une étude que 111 individus possèdent 19% de la richesse du pays. A l’autre bout du spectre social, 23 millions de Russes (16% de la population) vivent sous le seuil de pauvreté, déjà fixé très bas (140 francs) par le gouvernement. L’anniversaire des 100 ans de la révolution bolchévique ne va pas manquer d’évoquer des parallèles historiques. L’imprévisible histoire russe ne garantit pas à Igor Chouvalov la certitude d’échapper au sort de Marie-Antoinette…

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