C'est une ville industrielle post-soviétique classique, au sud de ce grand pays sinistré. Nikolaïev était à l'époque de l'URSS une cité stratégique, car on y fabriquait les navires de guerre de la flotte de la mer Noire. L'oblast (district) de Nikolaïev a massivement soutenu le candidat pro-russe Viktor Ianoukovitch lors de l'élection truquée du 21 novembre.

Marina Tiniguina, une institutrice, a, elle, voté Iouchtchenko. Elle nous invite à suivre le débat télévisé chez elle, septième étage sans ascenseur d'un petit immeuble en banlieue. Il est 19 heures sur la première chaîne nationale. A gauche, le leader de l'opposition «orange» Viktor Iouchtchenko, toujours défiguré, mais bien maquillé. Cravate orange, pochette orange. A droite, Viktor Ianoukovitch, cravate bleue, pas de pochette. Les deux hommes se tiennent debout, derrière des pupitres en plexiglas. La tension est perceptible, jusque sur les canapés de tous les foyers d'Ukraine.

Le débat va durer une heure cinquante minutes. Les deux gladiateurs sont calmes. Mais leurs propos sont d'une rare virulence. Iouchtchenko sort le sabre en premier. Il s'adresse aux téléspectateurs: «Vous allez vous dire: encore ces deux types à la télévision! Hé bien oui, si nous sommes là, c'est parce que les Ukrainiens ont été volés par les autorités. Mais les gens ne sont pas idiots. Ils se sont soulevés contre les magouilles de Koutchma (le président sortant), de Medvedtchouk (chef de l'administration présidentielle) et de Ianoukovitch (ex-premier ministre). Maintenant, tout recommence. Je suis là pour le changement, pour un avenir meilleur.»

En ukrainien et en russe

Iouchtchenko parle en ukrainien. Ianoukovitch riposte en russe: «Vous avez raison, Viktor Andreïévitch, tout n'a pas été rose depuis l'indépendance. Mais sous ma direction, le gouvernement d'Ukraine affiche les meilleurs résultats que nous avons connus: 27% de croissance cette année, 23% l'an dernier!» Le «vainqueur» du scrutin invalidé affiche sa tactique rhétorique de la soirée. Il se veut conciliant, réunificateur. L'homme par qui le scandale est arrivé parle d'union nationale, de grand forum de réconciliation nationale, d'aller de l'avant. «Pas si vite!,dit Iouchtchenko. Votre blabla pacifique, c'est parce que vous voulez éviter l'examen de conscience de vos bidouillages électoraux. Comment expliquez-vous vos scores incroyables dans les oblast de Nikolaïev et de Donetsk?»

Ianoukovitch marque un temps d'arrêt. Puis lâche, tranquillement: «Travaillons ensemble pour que la prochaine élection soit claire et nette, il faut réconcilier le pays.» Il regrette aussi, au passage, la «trahison» du président Koutchma, qui vient de le lâcher. Le leader de l'opposition le reprend, du tac au tac: «Mais de quoi parlez-vous? Il y a deux semaines, vous étiez encore le numéro trois du régime Koutchma! Le pays est couvert d'affiches avec votre tête dessus. Vous avez distribué de l'argent aux retraités un mois avant les élections pour acheter leur vote, de l'argent hors du budget national. Tellement d'argent, d'ailleurs, que maintenant les retraités gagnent davantage que les enseignants! Ma question est simple: vous manquez de professionnalisme ou vous êtes un tricheur patenté?»

Ianoukovitch piétine. Il glisse quelques statistiques et finit par trouver ses mots après deux minutes. «Depuis plusieurs mois, des organisations occidentales vous soutiennent. Vous êtes le candidat de l'étranger. Etes-vous d'accord avec moi pour défendre une nouvelle loi électorale qui interdirait les financements du type de ceux dont vous avez bénéficié?» «Oui, répond son adversaire, je suis d'accord, car je suis quelqu'un d'honnête. Je n'ai pas fait de la prison, moi.»

Les deux hommes en sont là de leurs invectives, quand on sonne à la porte de l'appartement de Marina Tiniguina. C'est Viktor Kravtsov, maître d'éducation physique en primaire, qui vient chercher sa fille. Quand il aperçoit le poste de télévision, il a cette remarque: «Encore ces deux connards! Quand est-ce qu'on vivra enfin dans un pays normal, avec un salaire normal?» Il rêve de découvrir l'Italie. Pas évident avec 150 dollars par mois.