Il a enfin eu lieu, ce tête-à-tête entre les deux candidats à la Mairie de Paris. Mercredi soir, sur Canal Plus et France-Inter, Bertrand Delanoë et Philippe Séguin ont «vendu» leurs programmes pour la grande épreuve: les municipales des 11 et 18 mars. Etrange exercice, d'une dispute locale, qui dépassée la porte d'Italie, devait intéresser très moyennement les Français. D'autant que les problèmes d'une capitale qui renouvelle ses autorités restent des sujets largement techniques – excepté, bien sûr, le sujet incandescent en France, de la police municipale – et concernent bien peu le Toulousain, le Strasbourgeois ou le Lyonnais, qui ont les leurs. Débat révélateur en ce qu'il rappelle, à vingt ans de distance, les élections présidentielles de 1981, car il annonce probablement l'alternance, dans ce qui constituait depuis toujours un fief pour le camp conservateur: «Paris, c'est à nous», semblait dire, longtemps, une majorité très assurée de son bon droit.

Fallait-il entendre ou seulement regarder les deux protagonistes? A la question, le publicitaire Jacques Séguéla a répondu, le matin dans Le Parisien: «La télévision s'écoute avec les yeux.» Or qu'y voyait-on? Une fable de l'ours et du renard. Le spectacle d'un Séguin, souvent époumoné, tantôt lisant, comme s'il apprenait sa leçon, les notes qu'il avait préparées et cherchant, au plafond, sur la table ou dans le regard du meneur de jeu, Michel Denisot, le secours d'une approbation qu'il n'aurait pas. Le téléspectateur? Oublié. En face, le renard Delanoë, sans doute bien moins rompu à l'exercice et parfois déstabilisé par la dialectique ironique et massive de son adversaire, mais qui, sans notes ou presque, raconte Paris à ceux qui veulent l'entendre. Vingt-quatre ans de Conseil de Paris ne s'improvisent pas: ils sont là dans chaque chiffre, dans chaque décision de la municipalité, dans le trekking des rues de la capitale. Bel atout.

Extraordinaire débat, en somme. Entre un «chef de l'opposition» à Paris et celui qui n'est pas le maire sortant! Dans un vis-à-vis où Philippe Séguin, parachuté par son parti, avait, tout à la fois, à combattre son adversaire socialiste et se démarquer d'une majorité parisienne, dont il condamne vertueusement les pratiques, mais dont il hérite d'une bonne part des têtes de file: ces hommes et ces femmes qui, semaine après semaine depuis des années, votent le budget du maire en exercice. Dans le jeu de lunettes incessant de Séguin, qui les mettait et les ôtait dans une nervosité et une irritation croissantes, se lisait le quasi non-dit d'une majorité qui catapulte une de ses vedettes pour la course à la mairie, tout en faisant comme si elle ignorait les bévues, les entorses à la règle, les tricheries de Jean Tiberi, malgré tout de son camp.

Sur le fond, personne n'aura rien appris, et on fera mieux d'aller lire les programmes des deux hommes. Car le débat, lui, ne pouvait qu'obscurcir les enjeux. Bien malin, pour qui ne connaît pas la cuisine municipale parisienne, de savoir, dans les citations tronquées, le chiffrage aléatoire des budgets, les documents qu'on se jette à la figure et les petites phrases assassines, où se situe l'intérêt du public. Difficile de mesurer ce que valent des arguments qui cherchent ailleurs qu'à Paris – à Epinal, en Ile-de-France, dans la conduite du gouvernement Jospin ou à l'Elysée – de quoi clouer le bec à l'adversaire. Ceux qui n'auront entendu que la radio n'auront pas vu sur le visage de Philippe Séguin la dose de condescendance et de mépris pour son adversaire. Dans cette voix rocailleuse, dans ce sourire machiavélique, à chaque fois qu'un coup était porté se lisait la négation même de ce que devrait être la pratique démocratique: un certain respect de l'adversaire.

Au décompte des coups, il se peut que le candidat de la droite aura eu plusieurs sets de plus qu'un Delanoë, un peu soufflé par le punch de son concurrent. Mais il n'est pas certain que le candidat de la droite se soit montré vraiment sympathique, et susceptible d'entraîner les cœurs. Or, dans les municipales, le cœur a ses raisons. Il a sa place, qui est souvent la première.