Publicité

Le débat sur les retraites redessine l’opinion publique française

Marine Le Pen, grande gagnante de la séquence? Nous avons demandé à l’un des meilleurs experts des sondages ce que l’on pouvait tirer comme conclusions des dernières enquêtes sur l’avenir politique du pays

Marine Le Pen reçue à Matignon le 11 avril 2023. — © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
Marine Le Pen reçue à Matignon le 11 avril 2023. — © ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Abonnez-vous à la newsletter du Temps consacrée à l'actualité française, Résident de la république

Après une 12e grande journée de mobilisation syndicale prévue ce jeudi en France, la décision du Conseil constitutionnel devrait accélérer vendredi le bouclage de cette séquence de débat sur la réforme des retraites. Dans un sens ou dans l’autre. Soit il enterre le texte, soit il le valide (au moins en partie). L’heure du bilan est donc là après trois mois d’invectives, de grèves, de manifestations et de casse. Dans quel état la mobilisation et les prises de bec politiques laisseront-elles l’opinion française? Cette nouvelle vague de colère mènera-t-elle vraiment à Marine Le Pen comme semblent le penser les analystes? Voire à son duel exclusif face à Jean-Luc Mélenchon?

Car, avec ce mouvement social d’une ampleur rare, on n’en finit plus de débattre des dangers de l’opinion en France. La perspective principale des analyses, comme toujours dans ce paysage politique ultra-centralisé, est l’élection à la tête de l’Etat, en 2027. Et ce que voient venir les experts et les sondages, c’est l’arrivée d’une Marine Le Pen dopée par sa stratégie gagnante de notabilisation et d’opposition modérée en apparence. Plusieurs enquêtes ont montré ces derniers jours que si l’élection présidentielle devait avoir lieu aujourd’hui, la championne du Rassemblement national arriverait en tête du premier tour et serait élue au second.

Lire aussi: Le pourrissement de la mobilisation française contre la réforme des retraites

Nous avons donc demandé à Brice Teinturier, l’un des plus grands experts de l’opinion française, ce que l’on pouvait vraiment tirer comme conclusions de ces dernières semaines de sondages. Tout d’abord, le directeur général délégué de l’institut Ipsos juge «ahurissantes» et «irresponsables» les enquêtes présidentielles faites par ses confrères ces derniers jours. «Faire des intentions de vote pour la présidentielle à quatre ans, c’est absurde!» Tout ce que l’on peut dire selon lui, c’est qu’il y a des blocs politiques qui existent et qui évoluent. Et à ce niveau, il constate que la tripartition, qu’il décrit comme «profonde» en France, demeure. Avec un bloc de gauche, un bloc central et un bloc d’extrême droite.

Chronique précédente: Les particules pas très fines de la gauche française

A partir de là, il remarque que le bloc de gauche plafonne autour des 30%, avec des mélenchonistes qui perdent des plumes et une union de la gauche en crise, fragilisée politiquement. «La façon dont La France insoumise pratique son opposition est très largement désavouée par les Français et même jugée excessive par une moitié des sympathisants insoumis», explique Brice Teinturier.

Le RN est quant à lui la seule formation qui profite de cette période. «Pour la première fois, Marine Le Pen est en deuxième position des personnalités politiques les plus populaires dans notre baromètre, à un point seulement d’Edouard Philippe. C’est un record historique pour elle avec une image du RN qui s’est améliorée.»

Lire le portrait: François Ruffin, le drôle d’Insoumis qui veut embrasser toute la gauche française

Et finalement, le bloc central survit, même s’il est affaibli. «Le bloc macroniste existe toujours même si la popularité d’Emmanuel Macron a fortement baissé et l’acrimonie à son égard fortement augmenté, les jugements très défavorables le concernant étant presque au niveau de la période des Gilets jaunes. Il reste cependant à 28% d’opinions favorables, un niveau plutôt supérieur à celui qu’avaient Nicolas Sarkozy ou François Hollande.»

Ce n'est pas gravé dans le marbre

Pour Brice Teinturier, l’existence de ce bloc central, qui penche tantôt au centre gauche, tantôt au centre droit, est une réalité qui n’a pas disparu et qui ne disparaîtra pas. «Il continuera à jouer un rôle éminent.» Il n’est pas soluble, ni dans la Nupes, ni dans le RN. «Mais toute l’histoire de ces vingt dernières années, c’est la montée du RN, fait remarquer l’analyste. Il y a une progression quasi continue. La politique, ça bouge, les blocs ne sont pas gravés dans le marbre.» Car aujourd’hui, le RN ne progresse plus nécessairement à droite. «Sa progression, elle la fait chez des cadres, parfois à gauche, dans les classes moyennes et y compris sur les segments les plus âgés de la population. Des catégories qui résistaient jusqu’ici à l’attraction du RN.»

Et dans l’immédiat, le contexte est porteur pour l’extrême droite. «L’opinion publique est très en colère, habitée par une forme de rancœur car elle a intégré depuis le début que cette loi allait passer tout en y restant opposée avec une constante évidente autour des 70%», fait remarquer Brice Teinturier. Par ailleurs, «un dysfonctionnement majoritaire très clair est apparu, une première à ce point sous la Ve République. Le pays n’est pas à l’arrêt, il n’y a pas de blocage des institutions non plus, mais il y a bien une crise politique. La vraie difficulté pour le gouvernement est qu’il n’a pas de majorité absolue, tout simplement. Le président et le gouvernement sont affaiblis.»

Chronique: Et si Emmanuel Macron ne faisait qu’écouter son peuple en lâchant Taïwan?

Où iront les électeurs de centre droit pro-européens?

Alors, puisque les projections sur 2027 sont «absurdes», que peut-on dire des mois qui viennent à partir de ces constatations sondagières? «Je pense qu’aux élections européennes de l’année prochaine on verra une liste macroniste qui fera un score pas trop mauvais, répond Brice Teinturier. La gauche sera divisée. La droite des Républicains, qui a abandonné la question européenne et pour qui la division sur les retraites aura été un coup de grâce, est très mal partie. On va réaliser qu’il y a toujours une liste macroniste, peut-être derrière le RN, mais tout de même en deuxième position. Il y a bien des électeurs de centre droit pro-européens. Où voulez-vous qu’ils aillent?»

Bref, le macronisme passera le cap de la réforme des retraites. «Mais ce sera moins glorieux, on n’en est plus à la promesse de dépassement des clivages», conclut Brice Teinturier, qui constate plutôt un gouvernement dans «une forme de giscardisme». Plus largement, «la réalité que l’on voit poindre, c’est qu’il n’y aura plus de grand texte clivant. Emmanuel Macron va continuer à essayer de trouver des majorités sur des sujets qui n’ont pas besoin de grand projet de loi. Il y aura moins de souffle, moins d’ambition transformatrice, mais des choses qui vont quand même continuer à se faire. Ce sera juste plus banal.»

Lire aussi: Manès Nadel, le syndicaliste de 15 ans qui fascine la France