C’est pour Martin Schulz le débat de la dernière chance. Le challenger d’Angela Merkel, à la traîne dans les sondages, compte sur l’unique débat télévisé de la campagne qui l’opposera dimanche soir à la chancelière pour rattraper son retard. Spontané, offensif, réputé empathique, il espère tourner la situation à son avantage, face à une rivale dont «la spontanéité et l’éloquence ne sont pas vraiment les qualités», comme le rappelle le patron de l’institut de sondage Forsa, Manfred Gallup. Angela Merkel a été jugée par les téléspectateurs «perdante» de chacun des duels télévisés auxquels elle s’est livrée, en 2005, 2009 et 2013.

Est-ce la raison pour laquelle la chancellerie aurait tenté de formater le débat sur mesure? L’ancien rédacteur en chef de la chaîne de télévision publique ZDF -co-organisatrice du débat- a provoqué une polémique fin août en accusant les collaborateurs directs d’Angela Merkel d’avoir exercé des pressions sur les organisateurs. «La chancellerie exige un corset qui évitera à la chancelière de devoir prendre l’offensive tout en empêchant Martin Schulz de le faire… C’est illicite. Ce débat est pour moi un enfant mal formé.»

Lire aussi: En Allemagne, la laborieuse campagne du SPD de Martin Schulz

Pratique très récente

La pratique du débat télévisée est très récente en Allemagne, où le chancelier n’est pas élu au suffrage direct. Le premier débat de l’histoire télévisuelle allemande a eu lieu en 2002, et opposait Gerhard Schröder au ministre président de Bavière de l’époque, Edmund Stoiber. Helmut Kohl avait toujours refusé de participer à un duel sur le petit écran.

Sur le plan technique 8 caméras ont été installées dans les 635 mètres carrés vert-menthe du studio B d’Adlersdorf, au sud de Berlin. 750 invités -le gratin politique berlinois ainsi que 350 journalistes du monde entier- suivront le débat en direct dans le studio d’à côté. Les candidats auront dimanche 60 à 90 secondes de temps de parole par question. Les questions seront réparties en quatre blocs: migrations, politique étrangère, justice sociale et sécurité intérieure. Selon le tirage au sort, Martin Schulz répondra à la première question; Angela Merkel aura le mot de la fin.

Pressions d'Angela Merkel

Les quatre chaînes organisatrices (les chaînes publiques ARD et ZDF ainsi que les chaînes privées Sat 1 et RTL) avaient prévu de laisser aux quatre journalistes modérateurs (deux hommes et deux femmes) une plus grande liberté d’action et d’inviter le public à assister à l’émission. La cheffe du gouvernement a rejeté ces deux points, argumentant qu’il existe «un format qui a déjà fait ses preuves en 2009 et en 2013 et que nous allons conserver.»

Le rédacteur en chef de la ZDF reconnaissait vendredi que la chancelière avait menacé de ne pas participer au duel de dimanche, si ses conditions n’étaient pas acceptées. «Mieux vaut un duel que pas de duel du tout», a ajouté Peter Frey, pour justifier la décision des chaînes de céder aux pressions. L’incident a provoqué la protestation de la Fédération des journalistes allemands et en dit long sur l’enjeu de cet unique débat de la campagne.

Enjeu capital

30 million de téléspectateurs sont attendus sur les quatre principales chaînes du pays pendant une heure trente à 20h15 dimanche soir, soit 48% du corps électoral. Dont 22% déclaraient à la veille de l’émission qu’ils prendraient leur décision à l’issue du débat.

L’enjeu est donc capital, d’autant que selon les dernières enquêtes d’opinion, 46% des Allemands ne savent toujours pas pour qui ils voteront le 24 septembre. «Convaincre ces indécis me permettrait d’emporter le vote», rappelle à chaque meeting l’ancien président du parlement européen, alors que nombre d’adeptes de la Sociale démocratie sont tentés par l’abstentionnisme «puisque de toutes façons, c’est Merkel qui va l’emporter», regrette Philipp, un graphiste de 35 ans soutien du SPD. Philipp, euphorique lorsque le SPD a décollé dans les sondages après l’annonce surprise de la candidature de Martin Schulz en début d’année, est aujourd’hui résigné.

Tout miser sur l'attaque

Les dessins en Une de l’hebdomadaire die Zeit de cette semaine résument l’état des forces en présence à la veille des élections. Sûre d’elle et souriante, Angela Merkel trône en reine sur un siège couronné de l’aigle allemand. A côté, le visage rougi par l’effort, Martin Schulz s’efforce en bleu de travail de scier le siège de sa rivale. «Il mise tout sur l’attaque», juge die Zeit. Mais la stratégie ne lui a jusqu’à présent pas permis de remonter dans les sondages.

La stratégie n’est pas non plus dépourvue de risques pour le SPD, qui partage le pouvoir avec la CDU depuis quatre ans au sein d’une «grande coalition».
«Schulz doit être vif et passionné lors du débat mais il doit faire attention à ne pas trop attaquer Mme Merkel, surtout personnellement. Les Allemands ne veulent pas de cela», prévient Oskar Niedermayer, politologue à l’Université Libre de Berlin.

Martin Schulz a-t-il véritablement une chance de redresser la barre, alors que son parti social démocrate n’est crédité que de 23,8% des intentions de vote, loin derrière la CDU (37,7%). «C’est vrai que la moitié des électeurs allemands n’ont pas encore fait leur choix, rappelle Jérôme Vaillant, professeur émérite et spécialiste de l’Allemagne à l’université de Lille3. Mais il n’y aura pas de rebondissement au lendemain du débat. Angela Merkel n’est pas incontestée. Mais elle est la locomotive de la CDU et elle est bien installée.»