L'air est lourd, à Téhéran, et pas seulement à cause de la chaleur de juillet. Le temps est aux rumeurs, aux complots, aux vengeances. Chaque jour, de nouvelles attaques des religieux conservateurs semblent confirmer que leur cible est bien le président Mohamad Khatami, dont ils espèrent la démission.

Hier, la presse a publié une lettre que 24 commandants des Pasdaran (gardiens de la Révolution) ont écrite la semaine dernière au président. C'est une sévère mise en garde. «Honorable Monsieur Khatami, combien de temps devrons-nous pleurer, avoir peur, pratiquer la «démocratie» et faire preuve de patience révolutionnaire au milieu du chaos et des insultes?» Cette lettre, sans précédent dans les annales du régime, montre aussi, à l'approche des élections parlementaires de février prochain, la panique qui s'empare des bastions conservateurs comme l'armée, le parlement et la justice. Sans oublier les services secrets, par qui tout a commencé.

L'histoire a tous les éléments d'un bon polar: des meurtres en série, le suicide suspect d'un agent et son cadavre qui disparaît. La nuit du 21 novembre dernier, Pirouz Davani, un activiste de gauche, sonne à la porte de son ami Darius Forouhar, opposant laïque et nationaliste au régime. Cela fait des semaines que Davani a disparu et la femme de Forouhar, Parvaneh Eskandari, se dépêche d'ouvrir. Deux assassins en profitent pour entrer et poignarder les époux. Davani, lui, n'a jamais été retrouvé.

Mais il y a deux choses qu'ignorent les meurtriers. Que ce quatrième meurtre (les corps des écrivains Moktari et Pouyandeh ont été retrouvés quelques semaines auparavant dans un terrain vague) va bouleverser l'Iran, où l'ère du silence est révolue, et que le président Khatami dispose d'informations sur les coupables.

Le scandale des services secrets proprement dit commence le 5 janvier 1999. Ce jour-là, le Ministère des renseignements avoue dans un communiqué spectaculaire que les assassins font partie de ses agents, dont une dizaine ont été arrêtés. La presse réformatrice hurle au complot contre Khatami et les conservateurs se murent dans le silence. Le ministre des Renseignements, Ghorbanali Dorri-Najafabadi, est discrètement remplacé fin février, mais aucune information consistante n'est donnée jusqu'au 20 juin, lorsque la justice annonce que le principal suspect des meurtres, Saïd Emami, s'est suicidé en prison en avalant de la poudre épilatoire.

Après un instant de stupeur, la presse réformatrice se déchaîne à nouveau. Car Emami n'était pas un lampiste chez les barbouzes. Il fut le vice-ministre des Renseignements sous Ali Fallahian, accusé par la justice allemande d'avoir organisé des assassinats politiques en Europe. A son élection, le président Khatami avait expressément demandé qu'Emami soit écarté des services, ce qui n'avait pas été fait.

Le scandale s'amplifie et la poudre épilatoire devient une immense plaisanterie à Téhéran, où le bruit court que Saïd Emami a été suicidé pour empêcher qu'il ne «balance» les véritables commanditaires des assassinats. Tous les regards se tournent vers son ancien chef Ali Fallahian, actuellement conseiller du Guide suprême.

Aux funérailles de l'espion, le scandale est total. Trois cents dignitaires conservateurs sont venus lui rendre hommage. Il n'empêche: le cadavre a disparu. Un reporter du quotidien Salam parti à sa recherche sera incapable de découvrir si Emami a eu droit au carré des martyrs dans le cimetière national ou à une tombe anonyme. Une semaine plus tard, le jour où le parlement adopte une loi restrictive sur la presse, le même quotidien affiche un document confidentiel en une: une lettre d'Emami proposant d'étouffer la presse réformatrice. C'en est trop: Salam est fermé. Le 8 juillet, les étudiants manifestent contre cette décision, et sont attaqués dans la nuit par les fanatiques du Ansar Hezbollah. Ils ripostent dès le lendemain avec les émeutes les plus graves que l'Iran ait connues depuis 1981.

Pour beaucoup d'analystes, un sentiment d'étouffement est en train de saisir les bastions conservateurs que sont l'armée, les services secrets ou les forces de l'ordre. Cela expliquerait leurs réactions brutales, comme l'attaque des dortoirs. Avec ses petits pas, le président Khatami cherche justement à ne pas acculer ses adversaires à la violence.