«Ce n'est pas un crime, c'est une erreur.» Ce titre hier du quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta résume assez bien l'ambiance morose et agacée régnant à Moscou après l'annonce américaine de rompre le traité ABM de 1972 sur la non-prolifération des armes nucléaires, pour pouvoir construire leur bouclier de défense antimissile. Une décision attendue par les Russes mais dont ils n'arrivent pas à comprendre la nécessité, hormis celle de compliquer et d'empoisonner les relations entre Moscou et Washington. «Bush n'avait sans doute pas l'intention d'insulter la Russie, mais sa décision a eu exactement ce résultat-là», s'exclame par exemple Alexeï Arbatov, le vice-président du comité «Défense» à la Douma, ajoutant que «les Américains auraient très bien pu pratiquer leurs essais en vue d'un bouclier pendant des années sans violer le traité». Plus précisément son collègue du comité des affaires étrangères, le député Konstantin Kosachev, pointe en quoi la Russie se trouve lésée, économiquement et politiquement: «D'abord nous devrons trouver de nouveaux fonds pour renforcer notre propre arsenal nucléaire et ensuite cette décision vient enrailler le processus de rapprochement sans précédent qui avait été initié avec les Etats-Unis. Bush aurait dû à ce stade faire un geste de bonne volonté et non prendre des décisions qui mettent Vladimir Poutine en difficulté.»

Bien sûr le président russe, jeudi soir sur les chaînes nationales, a tenté de minimiser l'impact pour son pays de la rupture du traité ABM affirmant que la «Russie n'était pas menacée, et qu'elle possédait depuis longtemps les moyens de contourner un système de défense antimissile». Mais il s'agissait moins de donner quitus aux Américains que de rassurer une opinion publique très sourcilleuse sur ces questions et qui, depuis hier, perçoit les gens de l'administration Bush comme des partenaires fourbes et ingrats face à un Poutine honnête et débordant de bonne volonté, voire de naïveté. Les Russes ont le sentiment que les Américains, après avoir bénéficié de l'aide et du soutien inconditionnel de Poutine depuis le 11 septembre, le rejettent comme un malpropre, n'ayant plus besoin de lui après la victoire en Afghanistan. Confirmant cette mauvaise humeur la Douma a voté hier une résolution visant à adresser une protestation au Congrès américain. Au reste, selon des sources diplomatiques à Moscou, les Russes ont déjà préparé «une vingtaine de mesures militaires, peu coûteuses et rapidement applicables visant à minimiser les conséquences négatives de la décision américaine».

Toujours est-il qu'il semble bien y avoir eu marché: en échange de l'abolition du traité ABM, les Américains se rangeront à l'avis russe de signer un traité officiel concernant la réduction des armes nucléaires offensives, un traité qui pourrait être ratifié ce printemps lors de la venue de Bush en Russie. Or il y a quelques jours les Américains ne voulaient pas en entendre parler, plaidant pour une réduction informelle des arsenaux, sans contrôle ni garantie. Il semblerait bien que ce revirement et cette concession aient été faits à Moscou en début de semaine par Colin Powell. Voilà qui expliquerait le calme et la retenue avec lesquels Vladimir Poutine a commenté la décision américaine.

Un calme qui contraste avec l'inquiétude de nombre d'observateurs russes. Le quotidien Vremia Novostei, d'ordinaire plutôt mesuré, annonçait hier par exemple l'entrée dans un «nouvel âge où les règles générales du jeu ne sont plus définies. Tôt ou tard la Russie devra répliquer, ce qui signifie que le monde est devenu moins prévisible, plus dangereux». Certains sont encore plus pessimistes. L'un des analystes russes les plus en pointes sur les questions de défense, Pavel Felgenhauer, voit dans la décision de Bush une sérieuse menace portée contre toute la politique d'occidentalisation de la Russie voulue par Poutine et qui reste à ce jour le principal et spectaculaire cap de son mandat: «L'establishment militaire russe va se voir encouragé dans son rejet de la politique pro-occidentale de Poutine, récompensée aujourd'hui par une pareille humiliation. Ils vont dire, vous voyez on vous avait prévenu, on ne peut pas faire confiance aux Américains. Dans la foulée, ils réclameront de nouveaux crédits militaires. De même les militaires américains verront d'un assez bon œil les efforts d'intégration de la Russie dans l'OTAN être ainsi compromis: la marine réclame des crédits pour de nouveaux sous-marins nucléaires et le seul ennemi qui justifierait cette dépense, c'est la Russie.» Bref, pour exister encore, les militaires russes et américains, et les industries qui sont derrière, ont besoin les uns des autres comme ennemis déclarés.