Menace de sécession contre dénonciation d'un coup d'Etat légal: de part et d'autre du centre de Kiev toujours quadrillée sous la neige par les manifestants pro-opposition ceints de leur foulard ou poncho orange, les quartiers généraux des deux aspirants à la présidence ukrainienne, Viktor Ianoukovitch et Viktor Iouchtchenko, ont passé la journée de dimanche à fourbir leurs arguments en vue de la bataille juridique qui se joue ce lundi devant la Cour suprême.

Au camp Ianoukovitch, le premier ministre sortant déclaré vainqueur du scrutin contesté par la commission électorale, la menace d'une partition de l'est du pays. Majoritaire dans l'est russophone et minier, le candidat du pouvoir a d'ailleurs fait un déplacement dominical à Sieverodonetsk, dans la région de Louhansk, bastion de l'influence russe et des oligarques de l'acier, où il a écouté ses partisans brandir la menace d'un «référendum sur une autonomie régionale» en cas de remise en cause de sa victoire.

Discorde, fracture, divorce

Un scénario conspué par l'état-major de Iouchtchenko, installé dans l'un des bâtiments de la prestigieuse académie universitaire Mohilan: «Ce qui se trame est la deuxième étape d'un coup d'Etat commencé avec les fraudes massives du second tour, puis la décision inacceptable de la commission électorale, assène Roman Stasiuk, parlementaire du parti Notre Ukraine et porte-parole du candidat défait. Le pouvoir veut nous faire passer pour des semeurs de discorde. Or ses responsables bafouent la morale et l'Etat de droit.»

Discorde, fracture, divorce, séparatisme… Une semaine après le second tour de l'élection présidentielle entaché d'irrégularités massives, l'examen attendu par la Cour suprême d'Ukraine de la plainte déposée par l'opposition intervient dans le contexte le plus volatil qu'ait connu le pays depuis son indépendance, en 1991. D'autant que le parlement, réuni en séance extraordinaire, a ajouté samedi à la confusion, en invalidant à la majorité les résultats du second tour, et en réclamant la démission de la Commission électorale centrale si décriée. Prises alors que des dizaines de milliers de manifestants pacifiques pro-opposition cernaient le bâtiment, ces deux décisions ne sont pas légales. Mais le vote obtenu grâce au ralliement d'une centaine de députés est un succès considérable pour Viktor Iouchtchenko.

Toujours officiellement battu, ce dernier a maintenant les moyens de faire pression sur les 85 juges de la Cour suprême, dont le mandat et les prérogatives sont flous. Pour se prononcer, la cour doit théoriquement consulter les juridictions des provinces entachées d'irrégularités. Elle n'a pas non plus le pouvoir de convoquer un deuxième second tour, comme le réclame l'opposition, pour le 12 ou le 19 décembre. Elle dispose enfin, pour examiner les recours, d'un délai de deux semaines difficilement viable au vu de la paralysie actuelle de la capitale. «Nos institutions sont dans l'impasse, confirme l'avocat Alexander Bildukevich, conseiller de plusieurs partis. On ne peut pas espérer une sortie de crise par la seule loi.» Le président de la Cour suprême, Vasyl Maliarenko, se retrouve donc plus dans la position d'un arbitre que d'un juge. Sans doute aussi attentif aux négociations entre les deux camps commencées vendredi qu'aux menaces de grève générale brandies par l'opposition et à la présence attendue lundi de milliers de manifestants autour de son institution.

Cette attente, malgré l'incertitude qui l'accompagne, est une défaite incontestable pour Viktor Ianoukovitch, le premier ministre considéré comme «l'homme du Kremlin et des oligarques de l'acier». A son quartier général situé… rue de Moscou, la journée de dimanche a été lugubre. Venues soutenir la cause de leur candidat, des mères de famille débarquées la veille de Donetsk agitent leur drapeau bleu et ruminent contre «les jeunes intoxiqués par la propagande orange». A l'intérieur, dans une salle de presse aussi moderne que vide, le porte-parole du «vainqueur» Korzh Hennadii, accuse, les bras ballants, les médias occidentaux et les «influences étrangères», comprenez celle de Washington accusé de vouloir faire tomber l'Ukraine dans son orbite… «La vérité est que le pouvoir n'a pas vu le coup venir, nuance un diplomate. Ses dirigeants n'ont pas compris que, cette fois, les Ukrainiens veulent vraiment le changement.» Un fanion bleu à la main, Vaslova, une imposante retraitée de l'est pro-Ianoukovitch le confirme à sa façon: «Au moins nous, les gens de Donetsk, restons fidèles au système.»