Comment déconfiner au même moment un pays entier, lorsque les différences de situation et de contamination sont telles? Cette question, le gouvernement français doit y trouver réponse d’ici au 11 mai, date fixée par Emmanuel Macron pour les premières réouvertures d’écoles.

Difficile, toutefois, de ne pas «catégoriser» départements et régions, du retour à la normale le plus facile au plus compliqué. Exemple dans plusieurs grandes métropoles, où des quartiers difficiles sont redevenus le théâtre d’affrontements avec la police, alors que le confinement en vigueur depuis le 17 mars pèse comme un couvercle sur la population et les trafics.

Un accident survenu lundi soir à Villeneuve-la-Garenne, dans le nord-ouest parisien, où un motard a été grièvement blessé en essayant d’échapper à un contrôle, a en partie mis le feu aux poudres. L’intéressé était, selon la police, connu pour des actes de délinquance et circulait sans l’attestation dérogatoire indispensable. Mais la solidarité a joué. Mardi, des incidents tels que des feux de poubelles, des jets de projectiles ou des véhicules incendiés ont eu lieu dans plusieurs autres communes de la banlieue de Paris, mais aussi à Strasbourg dans le quartier du Port-du-Rhin, toujours prompt à s’enflammer.

Nouveaux circuits d’approvisionnement en stupéfiants

Cet enchaînement d’événements inquiétants était redouté, depuis la fin mars, par les syndicats de policiers, pour qui l’arrêt brutal des trafics de drogue, de la prostitution et de la petite criminalité en raison du confinement ressemblait à «une cocotte-minute». En Ile-de-France où le préfet de police de Paris a plusieurs fois incité les policiers à la fermeté lors de leurs contrôles, la brigade des stupéfiants avait communiqué dans les médias sur les tensions survenues durant le mois écoulé, liées à la mise en place de nouveaux circuits d’approvisionnement, empruntant parfois les livreurs de nourriture toujours autorisés à circuler.

«Il y a beaucoup moins de déplacements, les gens ne se rendent pas sur les points de deal», avait expliqué au quotidien Le Monde sa responsable, la commissaire Virginie Lahaye. L’approche du déconfinement, avec ce que cela suppose de reprise du contrôle mafieux sur les quartiers, complique-t-elle encore plus la donne? «Oui, répond un policier à Strasbourg, où la fermeture de la frontière voisine avec l’Allemagne a aussi modifié les circuits de vente et d’approvisionnement en stupéfiants. Les premiers trafiquants à être autorisés à sortir de chez eux seront les grands gagnants.»

«Une équation sécuritaire»

Un autre élément inquiète la police. En raison des risques de contamination au Covid-19 à grande échelle dans les prisons, près de 10 000 détenus, la plupart en détention provisoire, ont été libérés entre la mi-mars et la mi-avril. S’y ajoutent tous les prévenus qui auraient dû être jugés, et peut-être incarcérés, durant cette période de confinement. D’autant qu’à la sortie de celle-ci, les risques de propagation du virus pourraient inciter les forces de l’ordre à «éviter le contact», même munis de masques et de gants: «On est dans un face-à-face inquiétant. Le déconfinement n’est pas qu’une équation sanitaire et économique, elle est aussi sécuritaire», a reconnu le secrétaire d’Etat à l’Intérieur Laurent Nuñez, lors d’une rencontre avec la presse.

A l’opposé, l’autre visage de la France est celui des départements ruraux les moins touchés par le Covid-19. Le cas du Cantal, qui ne compte aucun décès lié au Covid-19, ou de la Lozère sont souvent cités. Plus généralement, les régions forestières du nord et de l’est, l’ouest de la France et le centre ont été épargnés. La Bretagne, qui avait connu un «cluster» infectieux dans le Morbihan au début de la crise, semble avoir réussi à juguler la contamination. Il sera aussi beaucoup plus facile, à partir du 11 mai, de dédoubler les classes dans les lycées et écoles des zones rurales, alors que les banlieues, où la densité de population est forte, se retrouvent désavantagées. Un grand écart d’autant plus difficile à gérer que l’école joue, auprès des populations défavorisées des quartiers, un rôle décisif de protection de la jeunesse.

L’épidémie de Covid-19 a imposé le même couvercle à toute la population française. Le soulever à partir du 11 mai promet, en revanche, une redoutable diversité de problèmes.