Avec son allure de notable ravi, Yoshiro Mori a d'abord fait rire. Mais aujourd'hui à Tokyo, personne ne plaisante plus de ses gaffes répétées. Moins d'un an après sa nomination en avril 2000, le premier ministre japonais devrait quitter son poste ces prochains jours, après le vote imminent du budget. Sa côte de popularité est tombée… en dessous de 10%. Ses alliés au sein de la coalition tripartite au pouvoir réclament son départ. Et au sein de sa propre formation, l'inamovible Parti libéral-démocrate (PLD), plusieurs caciques lui ont désigné la porte de sortie.

Sort scellé

Un tir de barrage devenu un véritable pilonnage depuis l'affaire de l'Ehime Maru, ce chalutier école japonais naufragé par un sous-marin de l'US Navy au large de Hawaii. Yoshiro Mori, qui avait appris l'accident sur son téléphone portable en jouant au golf, avait poursuivi sa partie pendant deux heures malgré la tragédie qui a coûté la vie à neuf de ses concitoyens. Le coup de grâce pour son administration, déjà éclaboussée par une série de scandales financiers dans des fondations proches du PLD et au Ministère des affaires étrangères.

Le chef du gouvernement n'a d'ailleurs pas cherché à se défendre. Depuis que les attaques redoublent, Yoshiro Mori a sans doute réalisé que son sort était scellé. Devenu numéro un après le décès brutal de son prédécesseur Keizo Obuchi, cet homme d'appareil a brûlé toutes ses cartouches. Ses gaffes et sa propension à parler sans réfléchir ont fait de lui la risée des médias locaux. Sa méconnaissance de la scène internationale l'a empêché d'acquérir le moindre début de stature. Son obstination à défendre le sauvetage public des entreprises en faillite l'a coupé des milieux économiques. Son ignorance des nouvelles technologies lui a très vite attiré les foudres des jeunes. Venu présenter l'an dernier devant la Diète (le parlement japonais) le plan national Internet, le premier ministre nippon avait ensuite avoué ignorer la plupart des termes techniques de son discours…

La chute programmée de Yoshiro Mori ne résulte toutefois pas seulement de ses gaffes. Elle est aussi, surtout, le résultat d'un piège politique dans lequel le Japon se trouve aujourd'hui empêtré: celui d'une déconnexion croissante de la classe politique avec les réalités sociales et économiques du pays du Soleil-Levant. «Le Japon réel bouge et se restructure, mais le Japon politique fait du surplace», commente un diplomate européen. Or le premier ministre incarne cette déconnexion jusqu'à la caricature.

Elu de la province rurale d'Ichikawa, Yoshiro Mori a hérité son siège de député de son père. Diplômé de la prestigieuse université de Waseda, où il s'illustre comme joueur de rugby, le jeune Yoshiro pratique le journalisme durant deux ans au quotidien conservateur Sankei Shimbun avant d'entrer en politique. Il n'en sortira plus et gravira un à un tous les échelons du PLD avant de devenir, en 1999, le chef de sa plus importante faction. D'où sa désignation par les dirigeants du parti comme successeur de Keizo Obuchi. Grosse erreur de casting: arrivé au sommet, Mori se retrouve aux prises avec la récession économique, la préparation du sommet du G8 de juillet dernier à Okinawa, et un Archipel qui se cherche. Des enjeux trop lourds pour ce politicien sans vision qui provoque aussitôt un tollé en qualifiant le Japon de «pays divin».

Le pire est que la bataille pour sa succession n'est pas, comme l'on aurait pu s'y attendre, une occasion de débat. Au contraire. Depuis le naufrage de l'Ehime Maru, les attaques contre Yoshiro Mori ont surtout porté sur l'affaire du golf, et sur le fait que plusieurs country club prestigieux lui auraient offert gratuitement des cartes de membres. Rien n'a changé non plus au sein du PLD où tout se fait dans l'ombre des clans. L'un des prétendants à sa succession n'est autre qu'Hiromu Nonaka, le secrétaire général du parti, âgé de 74 ans. Un autre est l'ancien ministre de la Santé, Junichiro Koizumi, quinquagénaire anglophone et plus dynamique. Les rumeurs du Nagatacho, le quartier du parlement, donnent aussi des chances à Ryutaro Hashimoto, l'ancien chef du gouvernement aujourd'hui ministre. Preuve que le nouveau premier ministre sera d'abord le produit d'une alliance. Pas l'homme d'un nouveau programme.