France

La dédiabolisation du Front national est en marche

Marine Le Pen s’installe dans le paysage politique. Elle parvient à faire du FN un parti comme les autres

Il ne faut pas se fier aux apparences. Certes, à l’issue du second tour des élections cantonales, le Front national n’a obtenu que deux élus dans les conseils généraux, alors qu’il en espérait plus d’une dizaine.

Bien sûr, deux espoirs du parti, son vice-président Louis Aliot et son secrétaire général Steeve Briois, ont été battus. Sur le plan national, le FN a enregistré 11% des voix, moins que les 15% du premier tour. Mais derrière ces chiffres, «la tendance est à la consolidation du Front. En termes de cote de popularité et d’intentions de vote, il est au plus haut», analyse Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques), spécialiste de l’extrême droite.

Les résultats globaux du FN sont donc en partie un trompe-l’œil. D’une part parce que le scrutin majoritaire à deux tours défavorise le parti populiste, qui ne bénéficie d’aucun allié. Ensuite parce que celui-ci présentait des candidats dans 403 circonscriptions seulement sur plus de 1500 en jeu dimanche. Surtout parce qu’entre les deux tours, le FN a progressé de 47%, passant de 620 000 voix à 915 000 suffrages, ralliant surtout à droite, mais également à gauche.

Les candidats ont atteint «en moyenne 40%» dans les circonscriptions où ils étaient présents, «nous échouons dans certains cantons à quelques centaines de voix. Encore quelques coups de boutoir et le système s’effondrera», veut croire Marine Le Pen. La présidente du Front a clairement en ligne de mire les élections présidentielle et législatives de 2012.

«L’opération de dédiabolisation et même de normalisation du FN entreprise depuis deux ans fonctionne», affirme Gaël Sliman, directeur général adjoint de BVA. Selon un sondage réalisé par son institut, publié hier dans Les Echos, 52% des personnes interrogées estiment que le Front devrait être tenu pour «un parti comme les autres», une progression de 10 points depuis septembre; 68% des électeurs de l’UMP le considèrent comme tel; 31% des sympathisants de gauche.

«C’est un véritable tournant, estime Gaël Sliman. L’évolution est due à la stratégie de Marine Le Pen, mais également à la politique menée par Nicolas Sarkozy, qui empiète sur les terres de prédilection du FN depuis le discours de Grenoble. Pour les électeurs, si le président lui-même parle de la même manière que le Front, il n’y a plus de raison d’ostraciser cette formation.»

La cacophonie sur le mot d’ordre donné par l’UMP, qui n’a pas clairement appelé à faire barrage à l’extrême droite au deuxième tour, a joué également. «Si les électeurs ont l’impression que l’UMP donne son feu vert au vote FN, s’ils ont franchi le Rubicon dans cette élection locale, qu’est-ce qui va les empêcher de le faire au premier tour de l’élection présidentielle?» s’interroge le sondeur. La présidentielle est dans tous les esprits. Difficile de tirer des conclusions à 13 mois de cette échéance. Pourtant, estime Jean-Yves Camus, les cantonales constituent «un signal incontestable».

Un sondage de l’institut Ipsos sur les intentions de vote au premier tour de la présidentielle, publié dimanche, confirme de précédentes enquêtes. Il donne la présidente frontiste à nouveau très bien placée. Face au socialiste Dominique Strauss-Kahn qui remporte 33% des voix des sondés, Marine Le Pen en obtient 19%, contre 18% pour Nicolas Sarkozy, dès lors absent du second tour.

L’UMP a dû l’admettre, les scores FN résonnent comme un avertissement. Ils «démontrent que le vote protestataire ne doit pas être sous-estimé et banalisé. Ce parti doit être combattu et les causes de son audience doivent être lucidement évaluées et traitées», a souligné François Fillon. Le premier ministre a fait partie de ceux qui ont préconisé de barrer la route à l’extrême droite au second tour.

Pour l’heure, l’analyse du scrutin n’est pas encore suffisamment affinée pour observer les reports de voix et savoir où un cordon sanitaire a fait barrage aux candidats nationalistes. Cela semble avoir été le cas à Marseille, Nice, dans les Pyrénées-Orientales ou le nord de la France. «Là où le candidat frontiste était une figure du parti, les électeurs ont hésité à franchir le pas car leur vote aurait été vécu comme un adoubement au FN, remarque Jean-Yves Camus. En revanche, lorsque les candidats étaient des anonymes, ils ont semblé plus acceptables aux yeux des électeurs.» C’est le cas à Carpentras et dans le Var, «où la porosité a fonctionné entre l’UMP et le FN».

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