Manuel Valls avait tiré le premier en esquissant, dès septembre, l’idée d’un «front républicain» au second tour des élections régionales françaises (les 6 et 13 décembre) pour battre le Front national toujours en progression dans les sondages. Le premier ministre français a décoché une nouvelle salve en ce sens jeudi soir sur RTL, en confirmant que, pour lui, «la question se pose bel et bien, à gauche comme à droite».

Rien de nouveau donc. Sauf que ce qui était une hypothèse est en train de devenir un mot d’ordre. Le risque de plus en plus grand pour les socialistes de perdre la très symbolique région Nord-Pas de Calais-Picardie, qu’ils gèrent depuis des décennies, au profit du FN emmené par Marine Le Pen, est évidemment la raison numéro un de ce forcing.

Le «front républicain», une tactique logique

Toutes les enquêtes d’opinion indiquent en effet que la liste PS conduite par Pierre de Saintignon, un proche de la maire de Lille Martine Aubry, risque d’arriver en troisième position au premier tour. Et que le seul moyen de l’emporter une semaine plus tard, pour l’ancien ministre de droite Xavier Bertrand, tête de liste des Républicains, est de bénéficier d’un très fort report des voix PS.

Sur le plan tactique, le «front républicain» est logique pour le gouvernement qui se positionne de plus en plus au centre gauche, et pour lequel toute nouvelle progression du Front national – susceptible de conquérir jusqu’à trois régions – marquerait une nouvelle défaite cinglante. Les socialistes, rappelons-le, contrôlent 21 régions sur 22 depuis les élections de 2010. Seule l’Alsace leur avait alors échappé.

Lire: Le Front national en position de l'emporter dans trois régions françaises sur treize

Résultat de la réforme territoriale controversée de décembre 2014, les électeurs français vont, le mois prochain, désigner les exécutifs des treize grandes nouvelles régions, et le PS sait qu’il a peu de chances d’en conserver plus que trois (Bretagne, Aquitaine, Midi-Pyrénées). Mais prendre, en se maintenant au second tour, la responsabilité d’une défaite de la droite traditionnelle face au FN le mettrait en plus en porte à faux. Compte tenu du mode de scrutin, tout parti arrivé en tête au second tour avec au moins 34% des voix remporte automatiquement la majorité absolue des sièges…

Contenir l'incendie frontiste

Cette tactique, en plus, présente des avantages pour «Les Républicains» de Nicolas Sarkozy, même si ses ténors refusent aujourd’hui le «deal» proposé par Manuel Valls. Il serait en effet calamiteux, pour la droite traditionnelle, d’apparaître comme refusant la main tendue par le PS, vu que celle-ci lui permettra un coup double: assurer sa victoire dans les régions, et faire barrage à l’extrême-droite. Une ligne à laquelle l’ancien président français est favorable, également pour contrer ceux de son camp qui ne voient pas d’un si mauvais œil une alliance avec le parti de Marine Le Pen.

Nicolas Sarkozy redoute plus que tout une nouvelle progression du FN qui fractionnerait son camp et donnerait raison à tous ceux qui veulent le voir durcir son discours, au risque de perdre le centre convoité par Alain Juppé, son rival déclaré pour la présidentielle 2017. Contenir l’incendie frontiste, priver le FN de toute nouvelle victoire locale, et maintenir l’unité de sa formation politique: telles sont les priorités sarkozystes. Quitte à passer un compromis avec un PS de toute façon très affaibli et toujours plombé par l’impopularité record de son successeur François Hollande.

Une arme de destruction massive contre la gauche de la gauche

Ceux qui ont tout à perdre d’un «front républicain» entre le PS et la droite au second tour sont en revanche les communistes, la gauche radicale conduite par Jean-Luc Mélenchon, et la majorité des écologistes. Le référendum organisé à la mi-octobre par les socialistes sur l’union de la gauche au premier tour, qui s’est officiellement soldé par 250 000 votants favorables à cette ligne, n’a en rien pansé les plaies.

Dans de nombreuses régions, la multiplication des listes de gauche promet de diviser l’électorat, surtout au moment où le ministre de l’Economie Emmanuel Macron, coqueluche du centre-gauche, se déclare ouvertement «libéral», et alors que le climat social est empoisonné par des affaires telles que le conflit à Air France, où plusieurs salariés soupçonnés de violences envers la direction au début octobre viennent d’être licenciés.

La gauche de la gauche française, qui représente en gros toujours 10% de l’électorat, redoute que le «front républicain» soit une arme de destruction massive dirigée contre elle, pour permettre à Manuel Valls de mener à bien son projet de transformation du PS en un parti démocrate «à l’italienne».

Recomposition de la gauche

Ironie de la politique française: l’extrême-droite, dont beaucoup d’électeurs populaires sont des déçus du PS ou des orphelins du parti communiste, se retrouve l’arbitre, en France, de la recomposition de la gauche! Laquelle, déboussolée par les revirements politiques de François Hollande depuis le début de son quinquennat – entamé «contre» les riches et aujourd’hui résolument «pro-entreprises», au moins dans le discours - se retrouve marginalisée.

Une situation assez comparable à celle, voici plus de vingt ans, du Parti communiste sous François Mitterrand, d’abord amené au pouvoir par le président socialiste, puis peu à peu rejeté aux marges à partir du tournant de l’austérité de 1983. Un héritage que François Hollande s’emploie désormais à copier.