Aux premiers jours du procès d’Harvey Weinstein qui a démarré à New York, son équipe de défense a sorti le grand jeu. Sur un écran, ses avocats ont projeté des «e-mails amoureux» de ses accusatrices, envoyés après les faits incriminés. Les yeux plantés dans ceux des jurés, Damon Cheronis a averti: «Vous allez entendre beaucoup de choses. Mais voici ce qu’il s’est vraiment passé.»

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C’est bien l’enjeu principal de ce procès, suivi avec attention par le mouvement #MeToo. S’il ne fait aucun doute qu’Harvey Weinstein, 67 ans, a un appétit sexuel débordant et une propension à recevoir ses «amies» nu sous un peignoir, ses avocats cherchent à démontrer que les relations sexuelles étaient consenties. Les témoignages des accusatrices seront déterminants. Ce jeudi, Annabella Sciorra, une actrice qui a joué dans Les Soprano, a été la première à témoigner à la barre, pendant plusieurs heures.

«Prédateur sexuel expérimenté»

Au 15e étage de la Cour suprême de l’Etat de New York, à Manhattan, un bâtiment plutôt décati, l’ex-producteur d'Hollywood ne perd pas une miette des échanges. Voûté, presque frêle, il prend des notes et échange régulièrement avec ses avocats. Son déambulateur n’est jamais bien loin. Accusé par plus de 80 femmes de viols et d’agressions sexuelles, il a été décrit d’emblée par les procureurs comme un «prédateur sexuel expérimenté», un «violeur» et un «très grand manipulateur» abusant de jeunes actrices vulnérables. Mais Harvey Weinstein n’est jugé à Manhattan que pour deux affaires: une accusation de viol remontant à 2013 et une autre pour un cunnilingus forcé, en 2006.

Six femmes vont toutefois témoigner. Jeudi, Annabella Sciorra, 59 ans, a livré un récit glaçant du viol qu’elle dit avoir subi, chez elle, en hiver 1993-1994, fait aujourd’hui prescrit. «J’essayais de l’éloigner de moi», a-t-elle expliqué, en larmes. «Je le frappais, lui donnais des coups de pied». Puis: «Il est monté sur moi et m’a violée.» Annabella Sciorra dit avoir commencé à boire après cette agression, et même à s’automutiler. Elle craignait pour sa vie et affirme avoir subi des pressions encore longtemps après.

Détails crus

La veille, la procureure Meghan Hast n’a pas évité les détails crus dans sa plaidoirie. «Il a mis sa main sous sa jupe et a pénétré son vagin avec ses doigts», a-t-elle expliqué à propos d’une des six femmes appelées à témoigner. Pour la première fois, le nom de celle l’accusant de viol en 2013 a été donné: il s’agit de Jessica Mann, une coiffeuse devenue actrice. Après son agression sexuelle, elle a retrouvé une aiguille dans la salle de bain, et compris qu’Harvey Weinstein s’était injecté un produit dans le pénis pour avoir une érection. La deuxième plaignante, Mimi Haleyi, une ex-assistante du producteur qui affirme avoir subi un cunnilingus en 2006, a de son côté été décrite comme ayant été plaquée sur un lit, pour se retrouver «inanimée, comme un poisson mort».

«Tout ce que vous venez d’entendre, ce ne sont pas des preuves. L’avocate n’était pas présente au moment des scènes décrites et ne fait que dire ce qu’on lui a raconté», a averti Damon Cheronis, en s’adressant à son tour aux jurés, sept hommes et cinq femmes. Et de dérouler, pour chacune des femmes, une «chronologie» précise démontrant que les accusatrices ont entretenu des liens avec le producteur jusqu’aux premières révélations dans les médias, en octobre 2017.

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Mails et SMS

Il a projeté le contenu d’e-mails et de SMS sur le grand écran placé juste à côté des jurés. Jessica Mann, par exemple, explique-t-il, lui a écrit, en 2017, soit quatre ans après le viol dont elle l’accuse: «Je t’aime. Et je n’ai jamais cessé de t’aimer. Mais je déteste avoir l’impression de n’être qu’un plan cul.» Dans un autre e-mail produit par l’avocat, elle lui dit que sa mère serait ravie de le rencontrer, puis qu’elle aimerait lui présenter une amie. Elle lui envoie aussi un jour son nouveau numéro de téléphone en précisant qu'elle aime «entendre sa voix».

Pour les procureurs, l’emprise qu’Harvey Weinstein avait sur ses accusatrices, auxquelles il faisait souvent miroiter de beaux contrats, et la crainte qu’il pouvait inspirer sont des points essentiels à démontrer. Gloria Allred, avocate de Mimi Haleyi et icône féministe, ne cesse de le répéter: «Entretenir des contacts avec son agresseur ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’agression sexuelle. Certaines femmes agissent ainsi parce qu’elles sont terrorisées.» Le témoignage de Barbara Ziv, psychiatre spécialiste des violences sexuelles, va s’avérer crucial dans ce procès. Si Harvey Weinstein est reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés, il risque la prison à vie.