Il est arrivé sans son déambulateur, soutenu par un proche, le sourire aux lèvres. Au premier jour de son procès, qui se déroule à la Cour suprême de l’Etat de New York, à Manhattan, Harvey Weinstein semblait plus détendu que d’habitude. En fin de journée, son avocate Donna Rotunno a lancé, sur le trottoir: «C’est une bonne journée!» L’ex-producteur de Hollywood venait de s’engouffrer dans un SUV, se déplaçant cette fois avec son déambulateur rehaussé de deux balles de tennis.

Lire aussi: Harvey Weinstein, catalyseur de #MeToo

Des e-mails comme preuves

Une «bonne journée»? Décrit par les procureurs comme un «prédateur sexuel expérimenté», un «violeur» et un «très grand manipulateur» abusant de jeunes actrices vulnérables, Harvey Weinstein, 67 ans, est accusé par plus de 80 femmes de viols et d’agressions sexuelles. Mais, à New York, il n’est jugé que pour deux affaires, une accusation de viol remontant à 2013 et une autre pour un cunnilingus forcé, en 2006. Mercredi, son équipe de défense, redoutable, a tout fait pour démontrer que les accusatrices entretenaient des liens avec lui après les supposées agressions.

L’avocat Damon Cheronis s’est adressé directement aux douze jurés – sept hommes et cinq femmes, dont l’une qui rédige un roman sur les prédateurs sexuels. Avec une stratégie de défense bien huilée: sur un écran géant, il a reproduit des e-mails démontrant que les accusatrices, dont l’actrice des Soprano Annabella Sciorra, qui témoignera pendant le procès, ont continué à avoir des contacts avec leur supposé agresseur jusqu’aux premières révélations dans la presse, en octobre 2017.

Lire aussi: Donna Rotunno, l’avocate «bouledogue» de Harvey Weinstein

Sa stratégie: décrédibiliser les accusatrices et couper l’herbe sous les pieds des procureurs. Il s’est souvent adressé aux jurés sur le mode: «Voilà ce que l’on va vous dire. Mais voici ce que vous devez savoir.» Damon Cheronis a par exemple déclaré détenir des dizaines d’e-mails prouvant que Jessica Mann et son client entretenaient une relation amoureuse. Jessica Mann est l’une des deux plaignantes. Anonyme jusqu’ici, son nom a été révélé au procès. C’est une coiffeuse qui rêvait de devenir actrice. En 2017, soit quatre ans après les deux viols dont elle l’accuse, elle lui écrit par exemple: «Je t’aime. Et je n’ai jamais cessé de t’aimer. Mais je déteste avoir l’impression de n’être qu’un plan cul.»

«Comme un poisson mort»

Dans un autre e-mail produit par l’avocat, elle lui dit que sa mère serait ravie de le rencontrer, puis qu’elle aimerait lui présenter une amie. Elle lui envoie aussi un jour son nouveau numéro de téléphone en lui précisant aimer «entendre sa voix». Damon Cheronis procède de la même manière avec Annabella Sciorra, qui affirme avoir été violée, chez elle, en 1993, un fait aujourd’hui prescrit. Il rappelle d’abord que l’accusatrice ne connaît ni le jour ni l’heure précise de l’agression qu’elle décrit, et qu’elle ne l’a d’ailleurs pas tout de suite accusé de viol. Elle s’est d’abord confiée à une amie en lui disant avoir fait des «choses bizarres» (crazy things) avec l’accusé. Surtout, elle l’aurait fait venir dans son appartement après son supposé viol.

La plaidoirie de Damon Cheronis est intervenue juste après celle de l’accusation. La procureure Meghan Hast avait elle aussi utilisé l’écran géant, mais pour montrer le visage des accusatrices à l’époque des faits, ainsi que des photos des lieux où ceux-ci se seraient déroulés. Elle a décrit Harvey Weinstein comme une brute de 135 kilos qui abusait de femmes «naïves et sans défense». «Elles ne savaient pas qu’il mentait pour les attirer. Elles croyaient que leur carrière décollait enfin. Il était comme la vieille dame de la maison en pain d’épices qui attire les petits enfants chez elle», a-t-elle expliqué.

Elle n’a pas épargné les détails crus. «Il a mis sa main sous sa jupe et a pénétré son vagin avec ses doigts», a-t-elle expliqué à propos d’une des six témoins appelées à comparaître. Selon son récit, Jessica Mann a été violée en 2013 dans une chambre d’hôtel. En trouvant une aiguille dans la salle de bain, elle a compris que Harvey Weinstein s’était injecté un produit dans le pénis pour avoir une érection. Mimi Haleyi, une ex-assistante de Harvey Weinstein qui affirme avoir subi un cunnilingus en 2006, a de son côté été décrite comme ayant été plaquée sur un lit, pour se retrouver «inanimée, comme un poisson mort». «Tout ce que vous venez d’entendre, ce ne sont pas des preuves. L’avocate n’était pas présente et ne fait que dire ce qu’on lui a raconté», a averti Damon Cheronis, le regard planté dans ceux des jurés.

«Grand, imposant et bruyant»

Pendant l’audience, Harvey Weinstein, chemise blanche et costume sombre, était attentif. Il prenait des notes. Et a échangé quelques mots avec ses avocats, parfois en secouant la tête. Des policiers faisaient les cent pas dans la travée principale, pour s’assurer que les journalistes n’utilisaient pas leurs téléphones portables.

Dans l’après-midi, un premier témoin a été cité à comparaître, interrogé d’abord par la procureure principale Joan Orbon-Illuzz, puis par Donna Rotunno: Lance Maerov, un ex-membre du conseil d’administration du studio The Weinstein Company. Il a confirmé que Harvey Weinstein était capable d’être charmant en public mais très différent en privé. Et qu’il était «très influent et puissant», et se vantait de fréquenter des présidents ou ex-présidents, dont le couple Clinton.

En fin de journée, une fois les jurés sortis de la salle, la défense a tenté de démonter la stratégie des procureurs. «Ils cherchent à influencer les jurés en montrant des photos qui n’ont aucune raison d’être, et en interrogeant le témoin de manière inappropriée», a dénoncé, en substance, Arthur Aidala, un avocat de Harvey Weinstein. Réponse de la procureure Joan Orbon-Illuzzi: «Monsieur le Juge, vous voyez ici un vieil homme, à l’apparence frêle, qui a besoin d’un déambulateur. Il est essentiel de démontrer aux jurés que ce n’est pas cet homme-là que nous jugeons, mais bien celui qui avait à l’époque la force de faire ce dont on l’accuse.» Un homme «grand, imposant et bruyant», comme l’a décrit son ancien collaborateur.

Ne pas minimiser

Gloria Allred, avocate de Mimi Haleyi et icône féministe, s’est précipitée devant les médias à la pause de midi et en fin de journée pour fustiger les arguments de la défense. «Entretenir des contacts avec son agresseur ne veut pas dire qu’il n’y a pas eu d’agressions sexuelles. Dans ce genre de situation, certaines femmes agissent ainsi parce qu’elles sont terrorisées. Cela ne doit pas être minimisé!» a-t-elle relevé.

Pour ce premier jour de plaidoiries, la salle d’audience était pleine à craquer. Certains journalistes étaient arrivés devant le tribunal à 4 heures du matin déjà, et une bonne cinquantaine n’a au final pas obtenu le sésame espéré. Seulement 70 places étaient réservées dans la salle du tribunal pour les médias. Le procès doit durer jusqu’au 6 mars. Si Harvey Weinstein est reconnu coupable des faits qui lui sont reprochés, il risque la prison à vie. Ce procès est suivi avec une attention toute particulière par le mouvement #MeToo. Le verdict sera crucial pour les femmes victimes de prédateurs sexuels.