Lorsque les sondages la donnaient gagnante et qu’elle pensait la victoire atteignable, Hillary Clinton avait réservé à Manhattan, pour célébrer son élection à la présidence des Etats-Unis, un lieu à l’architecture symbolique: le Javits Center, centre de conférences doté d’un immense toit en verre. Mais la démocrate n’est pas parvenue à briser le plus élevé des plafonds et, pour les féministes, la défaite d’Hillary Clinton constitue une déception majeure: «L’accès aux postes les plus puissants reste barré non par une paroi de verre, mais par un plafond de fer», constate la chercheuse Caroline Dayer, experte des questions de discrimination et de genre.

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Si la défaite de la démocrate marque d’une pierre noire l’histoire des femmes en politique, l’élection de Donald Trump pourrait sonner l’heure de la (re) mobilisation. «Aux Etats-Unis, une bonne partie des féministes était moins catastrophée par la non-élection d’Hillary Clinton que par l’élection de son rival», souligne Stéphanie Pache, historienne et chercheuse en études féministes à l’Université de Lausanne. Les propos sexistes tenus par le républicain durant sa campagne, ainsi que sa promesse réitérée de nommer à la Cour suprême des juges «pro-life», suscitent autant d’indignation que d’inquiétude.

Un baromètre géopolitique

Plafond de verre impossible à briser d’un côté, remise en cause du droit à l’avortement de l’autre. Pour Caroline Dayer, ce ne sont pas deux éléments isolés, mais bien «deux manifestations du même système sexiste». La chercheuse va plus loin dans l’analyse: elle considère les attaques contre l’IVG (interruption volontaire de grossesse) comme «un baromètre géopolitique» du conservatisme.

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Des tentatives de remise en cause «d’acquis que l’on croyait solides» se sont en effet produites dans d’autres pays que les Etats-Unis: en Pologne récemment, en Espagne entre 2013 et 2014, ainsi qu’en Suisse, ces mêmes années, via une initiative visant à retirer l’IVG des prestations remboursées par l’assurance de base. «Et aux Etats-Unis, dans les Etats républicains, on constate depuis plusieurs années des mouvements de recul des droits des femmes, par exemple sur l’accès et le remboursement de la contraception. Il s’agit d’un mouvement de fond très important que les féministes nomment «war on women», explique Claire Delahaye, chercheuse à l’Université Paris-Est et spécialiste du mouvement sur le droit de vote des femmes aux Etats-Unis.

Le noyau dur

L’IVG appartenant au noyau dur du droit des femmes à disposer de leurs corps, arraché de haute lutte à partir des années 1970, «la perspective d’un retour en arrière pourrait constituer un potentiel levier de rassemblement et de mobilisation des mouvements féministes américains», estime Caroline Dayer. Cela avait été le cas, avec succès, en Pologne et en Espagne. En Suisse, l’initiative «Financer l’avortement est une affaire privée» avait été refusée à 69,8% le 9 février 2014. Outre-Atlantique, femmes et féministes se mobilisent déjà pour organiser la marche de Washington, au lendemain de l’investiture du nouveau président.

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Stéphanie Pache estime également que la défense de l’avortement pourrait constituer une ligne fédératrice et Donald Trump un ennemi commun. Ces trois dernières décennies, explique-t-elle, «les grandes causes qui avaient longtemps structuré le mouvement féministe, à l’instar du droit de vote ou de l’IVG justement, ne le portaient plus. Le mouvement féministe a éclaté en de multiples groupes mobilisés chacun autour d’un thème précis: la promotion des femmes dans le monde du travail, la lutte contre les violences envers les femmes, mais aussi celle contre l’homophobie et pour les droits des minorités sexuelles.»

Une mauvaise image

Autre enseignement de la campagne: malgré l’ambiance de «guerre contre les femmes», malgré son engagement féministe, Hillary Clinton n’est pas parvenue à faire le plein des voix auprès de l’électorat féminin; elle n’a récolté que 54% de ce vote. C’est qu’il «n’existe pas d’ensemble baptisé «les femmes» qui voterait par essence de manière uniforme, précise Caroline Dayer. Les choix politiques résultent de l’articulation de positions sociales et de conditions économiques.» En effet, outre le clivage entre les grandes villes progressistes et les zones plus rurales conservatrices, «les questions raciales et les enjeux de classes ont été déterminants», rappelle Claire Delahaye.

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Ainsi, les femmes afro-américaines (à 95%) et latinos (à 70%) ont massivement soutenu Hillary Clinton, tandis que les femmes blanches ont préféré Donald Trump à 53%. La démocrate a même pu faire l’objet d’un rejet féministe: «Elle incarne un féminisme blanc, bourgeois, hétérosexuel qui tente d’obtenir des droits en s’appuyant sur le système et les institutions, analyse Stéphanie Pache. Or aujourd’hui, ce n’est plus cela qui mobilise. Enfin, les féministes très à gauche ne la soutenaient pas, Hillary Clinton était jugée trop proche des milieux financiers et trop interventionniste en politique étrangère.» Autant de handicaps qui ont empêché l’ancienne secrétaire d’Etat de devenir un symbole.