Syrie 

Les défenses d'Alep-Est s'effondrent

Assiégée et bombardée, l'enclave rebelle de la ville n'a pas tenu face à une soudaine offensive terrestre des forces gouvernementales. Le sort de la guerre syrienne est en jeu

C’est un écroulement pratiquement complet. En l’espace de quelques jours, les lignes de défense qui protégeaient les quartiers est d’Alep, tenus par les rebelles syriens, se sont effondrés. Lundi, l’enclave assiégée depuis des mois et soumise à des bombardements meurtriers a été amputée d’un bon tiers. Si, comme l’affirment les analystes depuis 2012, le dénouement de la guerre syrienne est lié au sort de cette partie, alors ce dénouement a soudainement connu un brusque coup d’accélérateur.

«Je ne m’attendais pas à un basculement si rapide, concède Thomas Pierret, maître de conférences à l’Université d’Edimbourg. Il faut se souvenir qu’il avait fallu trois ans au régime syrien pour parvenir à fermer le siège de la ville. Or ici, nous sommes en pleine zone urbaine, où les avancées militaires sont habituellement très difficiles.»

Offensive en tenaille

L’offensive a été menée simultanément des deux côtés de l’enclave, la sectionnant au nord de la vieille ville d’Alep, comme l’aurait fait une tenaille. Une fois les premiers verrous levés, les assaillants se sont répandus dans toute la partie nord de l’enclave, qui est tombée comme un fruit mûr. Aux côtés des unités d’élite de l’armée syrienne (les Forces du Tigre), les alliés du président syrien Bachar el-Assad avaient regroupé des milliers de combattants chiites pro-iraniens, notamment du Hezbollah libanais, mais aussi des milices composées d’Irakiens, d’Afghans ou de factions palestiniennes établies en Syrie.

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En prévision de cet assaut, les avions russes et les hélicoptères de l’armée syrienne avaient pilonné cette partie de la ville comme jamais auparavant, causant la mort d’au moins 300 personnes. Aux bombes incendiaires, aux barils emplis d’explosifs ou de gaz toxiques s’est ajouté aussi l’usage intensif de l’artillerie, dont les pièces ont été mises à disposition des troupes syriennes par l’armée russe.

Fabrice Balanche, du Washington Institute, voit dans ce recours aux armes lourdes l’une des clés du succès pour les assaillants. «Les Russes ont acquis une très grande maîtrise de l’artillerie, notamment en Ukraine. En détruisant très précisément et sans discontinuer tout signe de résistance ennemie, cela permet de démultiplier les effets des bombardements aériens.»

270 000 personnes assiégées

L’ONU estime a quelque 270 000 le nombre de personnes assiégées à Alep-Est. Avant le lancement de cette offensive, avions et canons ont systématiquement détruit les hôpitaux et les ambulances, mais aussi visé les bâtiments civils, les écoles ou les réseaux électriques dans le but évident de finir de désespérer la population. Toujours selon les Nations unies, ces quartiers abriteraient au maximum 8000 combattants opposés au régime syrien, dont quelque 800 appartenant à l’ex-Front Al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaida, devenue Fatah al-Sham).

D’autres forces rebelles se trouvent également à l’ouest de la ville d’Alep, de l’autre côté des lignes des assaillants. «Mais jusqu’ici, elles n’ont pas bougé pour venir en aide aux assiégés, note Thomas Pierret. C’est sans doute le signe qu’elles considèrent la bataille comme perdue.»

Pour la première fois, quelque 10 000 habitants sont sortis de l’enclave d’Alep-Est, soit en direction de la partie de la ville contrôlée par les forces gouvernementales, soit vers l’enclave kurde de Cheikh Maksoud (qui est aussi alliée au régime syrien). Jusqu’ici, les habitants s’étaient refusés à emprunter les «couloirs humanitaires» ouverts par les Russes, au motif notamment que les combats étaient trop violents. Des informations non confirmées évoquent une séparation immédiate des hommes âgés de plus de 15 ans au sein des groupes de fuyards.

Blessés déplacés en brouette

Dans l’immédiat, les images des médias syriens pro-gouvernementaux montraient l’accueil impeccable réservé à ces civils, une fois arrivés à Alep-Ouest. Cependant des dizaines de milliers d’autres, coincés sous les bombes, fuient maintenant d’un quartier à l’autre et dorment en pleine rue, tandis que les blessés sont déplacés en brouette.

La tactique consistant à assiéger, bombarder et affamer la population a déjà été utilisée à de nombreuses reprises par le régime syrien et ses alliés pour obtenir des capitulations. Mais jamais encore à pareille échelle. «A présent, les assaillants pourraient lancer une nouvelle offensive près de la citadelle d’Alep pour couper de nouveau la poche en deux», explique Fabrice Balanche. Au terme de ces mouvements de cisaille, «il ne restera plus qu’une dernière poche d’irréductibles, assaillis dans quelques quartiers. Ils n’auront alors plus d’autre choix que de mourir ou de négocier leur reddition.»

Ces derniers jours encore, des combats avaient éclaté entre divers groupes de la rébellion. Des tensions qui, face à une population à bout de tout, opposaient sans doute les jusqu’au-boutistes et les partisans d’une reddition immédiate.


Une année décisive

1er février 2016 Le régime, aidé par le Hezbollah libanais et avec le soutien de l’aviation russe, lance une offensive d’envergure dans la province d’Alep.

27 février Une trêve est imposée par la Russie et les Etats-Unis. Mais elle vole en éclats dès le 22 avril.

Juillet-août L’armée encercle Alep-Est, imposant un blocus.

12 septembre Nouvelle trêve qui vole en éclats après dix jours.

22 septembre Violente offensive terrestre appuyée par l’aviation russe.

15 novembre Après un mois d’accalmie, la campagne de frappes est relancée.

(AFP)

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