«Je ne vois plus de raison de porter ce fardeau toute seule et de me taire.» Ces mots, Sara Omatali a osé les écrire sur Twitter. Cette ex-journaliste y détaille comment elle a été agressée sexuellement par un peintre très en vue pour ses portraits du fondateur de la République islamique, l’ayatollah Rouhollah Khomeini.

Depuis quelques semaines, la digue du silence cède en Iran. De nombreuses femmes dénoncent sur les réseaux sociaux les agissements de leurs collègues, professeurs, amis, thérapeutes ou même, dans un cas, d’un activiste des droits des femmes. Autant d’hommes abusant de leur position de pouvoir. Les premiers témoignages – «J’ai été touchée dans l’obscurité», «on m’a donné une boisson avec un somnifère», «mon avocat m’a étreinte de force» – ont eu un effet d’entraînement. Après des siècles de stigmatisation des victimes de traumatismes vécus en silence, les dénonciatrices s’accordent sur un fait nouveau: il n’y a pas de honte à survivre à ce genre d’acte.

Lire aussi: Harvey Weinstein, catalyseur de #MeToo

Beaucoup d’Iraniens comparent la montée en puissance de ce phénomène au mouvement #MeToo venu d’Occident. Pourtant, la version persane de 2020 n’est pas totalement sans précédent. Le cas le plus célèbre concerne Sheena Shirani. En 2016, celle qui est alors présentatrice à Press TV – chaîne anglophone d’information en continu – révèle les agissements de deux de ses supérieurs. A plusieurs reprises, ceux-ci l’ont harcelée verbalement et lui ont fait des avances.

Tuée pour avoir parlé

Après plusieurs années passées à se défendre seule, écœurée, Sheena Shirani choisit de parler publiquement. Les deux responsables sont licenciés. «Il s’agissait d’une décision sans précédent de la part des autorités», raconte au Temps cette mère célibataire. «Je crois fermement que la discussion qui a suivi a joué un rôle majeur pour permettre aux femmes de trouver la force de s’exprimer aujourd’hui.» Mais son geste n’est pas resté sans conséquences. «Il n’y avait pas de mouvement #MeToo à cette époque, se souvient-elle. J’ai été diabolisée, car j’avais choisi de ne pas souffrir en silence, et le retour de flamme a été énorme.» Sheena Shirani finit par quitter son pays, constatant que ses chances d’obtenir gain de cause devant la justice sont très minces. En Iran, le Code pénal ne reconnaît que le viol comme un crime d’ordre sexuel.

Le destin de Sheena aurait pu être bien pire. L’an dernier, Zahra Navidpour porte plainte contre un parlementaire conservateur et membre de la puissante organisation des Gardiens de la révolution. La jeune femme de 28 ans est retrouvée morte au domicile de sa mère après avoir révélé que l’homme, qu’elle avait sollicité pour un emploi, l’avait violée plusieurs fois. Les autorités concluent à un suicide, une version catégoriquement rejetée par la famille de Zahra. Un tribunal de Téhéran interdit au politicien d’exercer sa fonction durant deux ans, mais l’acquitte de l’accusation de viol, réduisant ainsi à néant les espoirs de ses nombreuses autres victimes présumées.

Lire également: Pékin fait disparaître une pionnière de #MeToo

En quatre décennies, la République islamique a renforcé son emprise sur chaque aspect de la vie quotidienne, imposant aux femmes son code vestimentaire connu sous le nom de «hidjab obligatoire». Les dirigeants ont propagé l’idée qu’une femme relâchant son hidjab s’expose à des pulsions sexuelles incontrôlables. De quoi blâmer les victimes d’agressions pour leurs propres souffrances. La machine de propagande n’y est pas pour rien. A Téhéran, les automobilistes ne peuvent pas ignorer de gigantesques panneaux d’affichage catégorisant les femmes en deux types de chocolat: l’un est soigneusement emballé, l’autre non. Celui-ci est couvert d’insectes affamés, comme pour rappeler que l’inobservation du code vestimentaire expose à une attaque. Ce «mythe du hidjab», explique Sheena Shirani, permet aux hommes «de capitaliser sur un système misogyne».

«La loi est notre adversaire»

Le manque de confiance dans la justice, quant à lui, freine toute velléité chez les victimes d’obtenir réparation. «Le plus difficile pour elles, c’est de faire face à un système pénal incompétent et défaillant», explique Sahar (prénom d’emprunt). Cette docteure en sociologie et activiste des droits des femmes doute de l’efficacité de la campagne actuelle «à moins qu’elle ne force le système judiciaire à ne plus réprimander les survivantes». Sheena Shirani, elle aussi, regrette de voir les défis auxquels font face les Iraniennes. «Ici, la loi est plus notre adversaire que notre alliée», soupire-t-elle.

Si la perspective d’une véritable réforme judiciaire semble lointaine, la sphère publique pourrait être d’un plus grand secours. Car en Iran, certains hommes, bien qu’éduqués dans ce cadre patriarcal, commencent à élargir leur définition du harcèlement sexuel. Mais pour Sahar, une authentique solidarité entre les sexes dépendra de la capacité des hommes à soutenir les victimes même si elles font partie de leur famille, et pas seulement des inconnues sur les réseaux sociaux. «Tant qu’ils traiteront les femmes comme leur propriété et s’inquiéteront avant tout de leur honneur, je n’entrevois pas de percée», constate-t-elle.

Lire aussi: Avec Gabriel Matzneff, le choc de deux époques

La déferlante de témoignages concerne aussi des victimes masculines. A commencer par ceux qui dénoncent des actes de pédophilie, dont certains mettant en cause un enseignant religieux. Tous racontent comment la peur d’une humiliation publique les a poussés à garder le silence, parfois durant vingt ans. Ici aussi, les défaillances du système judiciaire ont découragé les victimes, à l’instar du cas d’un professeur de Coran lié au bureau du Guide suprême, Ali Khamenei. Malgré la colère populaire suscitée par la publication des témoignages de plusieurs adolescents, l’individu reste à ce jour libre après que des juges ont estimé les preuves insuffisantes.

Malgré cette impunité, Sheena Shirani refuse de baisser les bras. «Si nous nous battons sans relâche, le mouvement gagnera en reconnaissance comme Black Lives Matter aux Etats-Unis», veut croire la présentatrice en exil. «Allons-nous laisser le harcèlement sexuel nous réduire au silence et nous intimider? Je ne le crois pas.»