Ils ont attendu 27 ans avant de pouvoir rentrer sur leurs terres ancestrales. Au moins 600 000 Azerbaïdjanais, chassés du Karabakh au début des années 1990 par les militaires arméniens, attendent désormais le feu vert du gouvernement. La reconquête militaire s’est achevée le 10 novembre dernier au profit de l’Azerbaïdjan, qui a «libéré» le Karabakh mais qui doit aujourd’hui faire face au colossal effort de reconstruire sept districts ravagés par un conflit trentenaire, et laissés depuis à l’abandon.

Lire aussi: Azerbaïdjan, du triomphe à la coexistence?

«Le gouvernement va tout reconstruire et nous pourrons vivre chez nous comme avant», se réjouit Nourana Gassanova, 50 ans, qui reçoit Le Temps dans son modeste appartement. «Nous avions une grande maison et un hectare de terrain à Choucha. Nous vivions confortablement à cinq personnes, mon père était boucher et ma mère ne travaillait pas», se souvient cette ancienne institutrice, aujourd’hui inactive. Elle élève seule son fils et s’occupe de sa mère invalide. Tous trois habitent un appartement de deux pièces dans une imposante cité construite par l’Etat pour les déplacés du Karabakh.

«Nous n’habitons ici que depuis un an et demi. Avant c’était très difficile, nous devions louer un minuscule appartement insalubre.» Elle rechigne à parler des 25 années de galère, mais se montre intarissable sur le passé. «Je me souviens tout le temps du goût des fruits et des odeurs là-bas. Je veux tout rendre à l’Etat et repartir là-bas.» Perchée sur un haut plateau à 1400 mètres, qui a rendu sa reconquête extrêmement périlleuse le mois dernier, Choucha est certes plus pittoresque que la ville industrielle de Soumgaït, à une demi-heure de voiture au nord de la capitale Bakou.

Mais quelle que soit la situation géographique d’origine, et la situation sociale des «déplacés intérieurs» Azerbaïdjanais auxquels Le Temps a pu parler, tous partagent le désir de rentrer au Karabakh. Un extraordinaire unanimisme encouragé par le pouvoir. Le président Ilham Aliev n’a-t-il pas encore promis en début de semaine, lors de sa première visite dans le Karabakh, qu’ils allaient en faire «un véritable paradis»?

«Parmi les gens du Caucase, il existe un attachement extrêmement fort aux racines et à la terre d’origine», estime Dilara Afandiyeva, directrice de l’ONG Plateforme pour la paix. «C’est un attachement sincère qui est renforcé par un désir de revanche après l’humiliation terrible éprouvée par cette population au début des années 1990.»

«Tôt ou tard, j'irai vivre à Choucha»

Une volonté qui s’est apparemment transmise à la jeune génération, bien qu’elle n’ait jamais connu le Karabakh. «Tôt ou tard, j’irai vivre à Choucha», déclare Fariz, 17 ans, le fils de Nourana Gassanova. «J’ai demandé à combattre dans l’armée, mais ils ne m’ont pas accepté à cause de mon âge», explique ce jeune homme à l’air très sérieux. «Plusieurs de mes amis sont morts au front.» Quand on lui demande s’il ne sera pas trop dépaysé après avoir vécu toute sa vie dans une grande ville, il réplique: «Je m’habituerai à la vie rurale. Le principal c’est d’avoir libéré cette terre. En fait, je veux surtout être utile à l’Etat», assure Fariz, qui se destine à être gendarme.

Lire encore: Plongée dans les tranchées des séparatistes du Haut-Karabakh

L’Etat s’est, lui, préparé depuis longtemps au retour massif des «déplacés», qui seraient au total 1 million, si l’on tient compte de l’accroissement démographique, mais aussi des Azerbaïdjanais chassés du territoire arménien sur lequel ils vivaient à l’époque soviétique. «Le gouvernement prépare depuis 28 ans ce retour, assure Dilara Afandiyeva. La réparation des routes, le rétablissement des réseaux électrique et de communication sont déjà en cours.» Le Temps a pu constater qu’une nouvelle ligne électrique avait déjà été posée sur quelques dizaines de kilomètres dans la région en ruine de Füzuli au début novembre, et que le réseau mobile y fonctionne déjà. «Le gouvernement dispose de l’expérience nécessaire et a déjà reconstruit des villages depuis 2016 dans une zone reprise alors par l’armée», signale l’humanitaire.

Reste qu’il s’agit d’un énorme effort financier pour un pays de 9 millions d’habitants, dont l’essentiel des revenus budgétaires provient de l’exportation d’hydrocarbures. Une étude commandée en 2015 par le gouvernement estimait le coût de reconstruction à 30 milliards de dollars, un chiffre cité depuis comme référence par les médias. La somme est à rapporter au budget annuel de l’Etat (23 milliards de dollars en 2019) et au PIB (49 milliards de dollars en 2019).

Fonds pétroliers d'État

Pour Zaur Shiriryev, analyste de l’ONG Crisis Group, l’Azerbaïdjan ne pourra supporter seul le redéveloppement du Karabakh et devrait se tourner vers un groupe de pays et d’organisations donateurs. «Mais pour cela, le pays doit absolument éviter de prêter le flanc à des accusations de nettoyage ethnique ou de discrimination envers les Arméniens.»

«Bakou pourrait utiliser ses réserves du Fonds pétrolier d’Etat ainsi que les investissements d’hommes d’affaires azerbaïdjanais de Russie et de Turquie. La reconstruction du Karabakh stimulera également le secteur non pétrolier et réduira le chômage, même si ce n’est que temporaire. Je ne crois pas que les investissements occidentaux viendront dans de telles circonstances dans la région», estime Nazrin Gadimova-Akbulut, de l’Université Kadir Has d’Istanbul.

La conflictologue table sur les initiatives privées, et estime que les autorités ont à leur disposition une palette d’outils: «Le gouvernement envisage de libérer les gens d’impôts pour les aider à se réinstaller dans la région. Le gouvernement accordera-t-il également des prêts et d’autres aides au secteur privé? C’est très probable. D’autre part, j’entends de nombreux Azerbaïdjanais dire qu’ils vont lancer des initiatives commerciales dans le Karabakh pour promouvoir le développement économique de la région.»

Le temps représente peut-être le principal défi, estime la conflictologue, à cause du danger que posent les mines et munitions non explosées. La défunte république autoproclamée du Haut-Karabakh s’est servie pendant trois décennies des sept districts du Karabakh comme d’une «zone tampon» militarisée pour assurer sa sécurité. Pour Gazanfar Ahmadov, le directeur de l’agence de déminage azerbaïdjanaise Anama, il faut au préalable sécuriser 8000 km² de zones de combat, où gisent des milliers de munitions n'ayant pas explosé, ce qui «prendra cinq à six ans». Pire, il faudra «au moins une décennie» pour déminer 4000 km² truffés de mines antipersonnel et anti-tanks.

Lire finalement: Haut-Karabakh: «Je me suis retourné, je n’avais plus de maison»