Analyse
Le déficit démocratique au cœur de la crise ukrainienne
La prise de contrôle de la Crimée par l’armée russe a provoqué de très vives réactions de la part des capitales occidentales. A juste titre, puisque cette violation du territoire ukrainien transgresse l’un des principes les plus fondamentaux du droit international et crée une logique de guerre en Europe. Mais ni les dénonciations, ni les menaces de sanctions ne représentent une réponse suffisante à la crise. Le cœur du problème est le déficit démocratique dont souffre l’Ukraine. Et c’est à lui que tous les Etats de bonne volonté devraient s’atteler d’urgence.
Tous ne le feront pas. Il existe aussi bien à Kiev qu’à Moscou et jusque dans certaines capitales occidentales des acteurs décidés à utiliser le chaos ambiant pour atteindre leurs buts par la force. Mais quelles que soient les motivations des uns et des autres, qu’un Vladimir Poutine ait agi pour défendre des populations russes menacées ou pour étendre l’influence de son pays dans son «étranger proche», l’Etat ukrainien est le premier responsable de ses malheurs. En faisant étalage de sa faiblesse, il a offert aux forces obscures les plus diverses l’occasion de le malmener. Et l’occasion fait le larron.
L’Ukraine doit se donner de toute urgence les moyens de prévenir les agressions à son encontre. En devenant plus forte. Ce qui signifie dans son cas en renforçant sa cohésion nationale. Un renforcement qui passe par la mise en place d’un régime dans lequel l’écrasante majorité de la population se reconnaîtrait. Or, la démocratie a cette capacité-là… pour autant que sa lettre et son esprit soient respectés.
L’Ukraine est aujourd’hui faible et vulnérable parce que sa démocratie a été trahie. La démocratie n’est pas qu’un mécanisme d’attribution du pouvoir au terme d’élections épisodiques. Elle suppose le respect de quelques règles fondamentales, comme la séparation des pouvoirs, le respect des droits de l’homme, la reconnaissance des minorités, l’ouverture au dialogue et, last but not least, l’exercice honnête du pouvoir. Or, le dernier président élu du pays, Viktor Ianoukovitch, s’en est écarté en profitant notamment de sa position pour s’enrichir et enrichir indûment ses proches. Quant au nouveau pouvoir, il manque tout autant de légitimité. Issu d’une insurrection, composé de partis politiques en compétition et de groupes de manifestants toujours influents, il s’est essentiellement signalé jusqu’ici par son hostilité envers l’importante minorité russophone du pays. Bref, par son esprit de division.
Le jugement paraîtra sévère à tous ceux qui ont suivi avec enthousiasme la révolte de Maïdan. Mais il est partagé. «Le nouveau régime a jeté de l’huile sur le feu, détaille André Liebich, professeur honoraire à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) à Genève et spécialiste de longue date de l’Europe de l’Est. L’une de ses premières décisions a été d’abroger une loi récemment votée qui accordait le statut de langue officielle aux idiomes minoritaires, à commencer par le russe. Et son gouvernement n’a incorporé que très peu de personnalités provenant de l’est du pays.»
Un retour à plus de démocratie est devenu un impératif urgent. Dans cette perspective, l’élection présidentielle anticipée du 25 mai prochain sera un rendez-vous important puisqu’il rassemblera de nouveau les Ukrainiens autour d’un acte politique commun et qu’il restituera au pouvoir de Kiev une légitimité démocratique. Mais la partie n’est pas gagnée. Encore faudra-t-il que la campagne se déroule dans un minimum de respect mutuel et de sérénité. Un climat qui suppose que les autorités renoncent à édicter de nouvelles lois discriminatoires et que les deux camps en présence tempèrent leurs accusations réciproques d’illégitimité.
L’élection présidentielle ne produira pas de miracle pour autant. «Elle se conclura sans doute par un vote serré, qui confirmera la division politique du pays», avertit André Liebich. C’est moins dans les urnes, dès lors, que dans l’usage qui sera fait de la victoire électorale que se jouera le sort de la démocratie ukrainienne. La Révolution orange, qui avait débouché sur une victoire des «pro-occidentaux» en 2004, s’est perdue faute d’avoir imposé de meilleures pratiques politiques au sommet du pouvoir. Pour remplir ses promesses, le prochain scrutin devra non seulement remplacer une équipe par une autre mais aussi substituer une nouvelle culture politique à l’ancienne. Une culture où le vainqueur ne se croira pas tout permis et où le vaincu, comme toutes les minorités, sera respecté.
Respecté jusqu’où? Jusqu’au droit à une forte autonomie régionale comme l’envisage un prochain référendum en Crimée? Sans aucun doute. Jusqu’à l’indépendance? Une telle possibilité ne doit pas être écartée, le droit à l’autodétermination des peuples appartenant à la panoplie de la démocratie. Mais elle a des conséquences si lourdes qu’elle doit être utilisée avec une précaution extrême. Ce d’autant qu’elle ne fait souvent que remplacer des problèmes de minorités par d’autres. La voie de l’approfondissement démocratique n’est pas sans risque. Mais elle est la plus dangereuse après toutes les autres.
Le pays a besoin d’une culture politique où le vainqueur ne se croit pas tout permis et où le vaincu est respecté