Les défis colossaux du «petit prince» espagnol

Espagne Juan Carlos a jeté l’éponge dans un climat surchauffé

Des voix demandent la fin de la monarchie

La tradition fait loi: un roi ne meurt que dans son lit, ou alors sur le champ de bataille. C’est un Juan Carlos soumis à une énorme pression qui a dû se résoudre finalement à enfreindre cette règle et à annoncer son abdication lundi, au profit de son fils Felipe. En montant sur le trône en 1975, après la mort du général Franco, Juan Carlos avait été aux prises avec une situation d’une extrême complexité, soucieux de mettre ses distances vis-à-vis de la dictature qui l’avait engendré et contraint de vaincre la profonde méfiance que son nom suscitait auprès d’une bonne partie des Espagnols. Ce sera «Juan Carlos le bref», avait tranché à l’époque, à tort, un leader communiste. La tâche ne sera pas beaucoup plus simple pour Felipe VI. Resté dans l’ombre de son père, vu longtemps comme el principito («le petit prince»), le futur roi fera son entrée en scène en pleine tempête. Et la durée de son règne dépendra peut-être de la fermeté affichée de ses premiers pas.

Mardi soir, pour la deuxième journée consécutive, des milliers de manifestants avaient prévu de se réunir au centre de Madrid pour réclamer la fin de la monarchie et la restauration de la république. Bien plus grave pour la famille royale: alors que le mouvement pro-républicain n’était jusqu’ici que symbolique, il est désormais structuré par les partis d’extrême gauche, Izquierda Unida et surtout Podemos, les formations qui ont fait un tabac aux récentes élections européennes.

Un signe supplémentaire: dans une Catalogne où sont lancés à plein régime les moteurs de la sécession, c’est un autre parti de gauche, Esquerra Republicana, qui est arrivé en tête lors de ces mêmes élections. Alors que les partis nationaux traditionnels (Parti populaire et socialistes) se sont effondrés, voilà donc les partisans de la république montés en première ligne en pays catalan. «Bonne chance au nouveau monarque», assurait sans rire le chef du gouvernement catalan Artur Mas, de Convergencia i Unio (CiU), qui représente le centre droit mais partage avec la gauche catalane les mêmes velléités indépendantistes. Et Artur Mas d’enfoncer le clou: «La majorité des Catalans partagent mon souhait que les choses aillent bien pour l’Espagne.» Sous-entendu évident: «Sans nous.»

Dans son apprentissage méthodique du métier de roi, Felipe est passé de nombreuses fois par la Catalogne. Il se débrouille même en catalan. A 46 ans, il incarne une nouvelle génération, a épousé la roturière Letizia Ortiz, ancienne présentatrice du journal télévisé, a fréquenté l’université publique en Espagne (une première pour un roi) et de prestigieuses écoles à l’étranger. On le dit posé, réfléchi, compréhensif, passé maître dans la connaissance et l’interprétation de la Constitution espagnole. Mais tout cela suffira-t-il? Alors qu’elle a été le fruit d’un savant compromis au sortir de la dictature, cette même Constitution est jugée dépassée par une partie de l’Espagne en état de scepticisme profond vis-à-vis de toutes les institutions qu’elle crée. Auprès d’une large majorité de jeunes Espagnols, la monarchie n’est qu’un reliquat d’une période révolue. Les principaux partis politiques partagent désormais avec elle cette caractéristique.

Selon ce que croit savoir le site d’information Eldiario.es, le chef des socialistes, Alfredo Perez Rubalcaba, connaissait depuis quelque temps les intentions royales. A la suite de la déconfiture de son parti aux dernières élections, c’est cette perspective de transition monarchique qui l’aurait convaincu de ne pas démissionner séance tenante. C’est que, au sein même du Parti socialiste, certains ruent dans les brancards. Pour les jeunesses socialistes, c’est entendu: les jeunes militants prônent, eux aussi, un retour à la république. Au sein de la direction du parti, les choses sont plus complexes face à une monarchie qui se confond avec l’unité de l’Espagne et qui doit être maniée avec des pincettes.

Cette abdication de Juan Carlos sonne-t-elle l’ouverture d’un «grand jeu», comme le pensent certains commentateurs espagnols (et catalans…)? Un roi jeune, compétent, resté à l’abri des scandales qui ont éclaboussé la famille royale permettra-t-il d’élaborer à terme une sorte de nouveau pacte constitutionnel qui, faute d’entériner le statu quo, permettrait de sauver les meubles? La palette des possibles va d’une renégociation des pouvoirs des régions à une éventuelle Catalogne indépendante mais soumise à la haute autorité (symbolique) du roi d’Espagne. Périls et embûches sont nombreux pour Felipe VI. Mais pour une bonne partie de l’establishment, il s’agit d’une question de survie.

L’abdication de Juan Carlos sonne-t-elle l’ouverture d’un «grand jeu»?