Labour: les défis du virage à gauche

Royaume-Uni Jeremy Corbyn a été élu samedi haut la main à la tête du Parti travailliste

L’unité de la formation politique est en danger

Quelques heures après sa victoire triomphale à la tête du Parti travailliste britannique samedi, Jeremy Corbyn s’est offert un bain de foule place du parlement, face à Westminster. Une manifestation appelant à accueillir plus de réfugiés au Royaume-Uni y réunissait des dizaines de milliers de personnes, et le nouveau patron du Labour était en terrain conquis. Voilà des décennies que le député d’Islington-Nord (Londres) participe à ce genre de défilés et il connaît de l’intérieur ces mouvements humanitaires. Mais cette fois-ci, il revenait parmi eux à la tête d’un des deux grands partis de gouvernement du Royaume-Uni.

«Nous n’avons plus à avoir peur de l’extrême droite et des racistes, a-t-il lancé à la foule qui l’ovationnait. Nous assistons à un soulèvement populaire en faveur de la décence et de l’humanité.» Les militants applaudissent à tout rompre, se pinçant pour y croire. La victoire est totale: Jeremy Corbyn, l’un des leurs, a recueilli 59,5% des voix, se faisant élire au premier tour, remportant un mandat sans appel. «C’est l’événement politique le plus important que j’ai connu de ma vie», s’enthousiasme Adrian, 50 ans, la voix cassée par l’émotion.

Le leader le plus à gauche qu’ait connu le Labour depuis le début des années 1980 a déclenché une vague populaire que personne n’avait vu venir. Le nombre d’adhérents au parti a plus que doublé depuis sa soudaine percée dans les sondages.

Mais la réaction radieuse de la rue tranche avec les sourires forcés qui régnaient au centre des congrès de Londres quelques heures plus tôt, où les résultats de l’élection ont été annoncés. Les cadres du Labour et ses députés sont catastrophés de ce qui vient de se passer. Pour eux, la victoire de Jeremy Corbyn, avec son programme anti-austérité, anti-guerre, anti-OTAN, anti-armement nucléaire et en faveur des nationalisations, est un suicide électoral. Presque immédiatement, sept des membres du cabinet fantôme du Labour ont annoncé qu’ils se retiraient de leurs fonctions et refusaient de travailler aux côtés du nouveau leader. Parmi eux se trouvent Yvette Cooper et Liz Kendall, deux des candidats malheureux à la direction du parti, ainsi que les très médiatiques Tristram Hunt et Chuka Umunna.

Face à l’ampleur de la victoire de Jeremy Corbyn, aucun n’ose s’opposer trop directement. Mais Tom Watson, lui-même élu samedi vice-leader des travaillistes, et plutôt relativement à gauche, peine à cacher ses désaccords. «J’espère qu’il va essayer de créer un parti ouvert à tous, intellectuellement curieux.» Même si Tom Watson affirme qu’il y a «zéro chance» que les députés tentent un «coup d’Etat», il en appelle publiquement à l’unité: «Je demande à mes collègues de respecter le nouveau mandat et d’essayer de s’unir.»

Conscient du danger, Jeremy Corbyn, habitué à être marginalisé au sein du Labour, promet de faire preuve d’ouverture. «Ma direction sera celle de l’unité, en utilisant tous les talents – avec la moitié de mon cabinet fantôme qui sera composé de femmes – et en travaillant avec tous les niveaux du parti.»

Les premiers tests d’unité devraient cependant arriver très rapidement, notamment sur deux gros dossiers. Le premier est le renouvellement des sous-marins Trident, qui transportent l’armement nucléaire britannique, qui doit être décidé dans les mois qui viennent. Jeremy Corbyn s’y oppose depuis toujours et en a fait l’un de ses grands arguments pendant la campagne électorale de la primaire.

Le second concerne le référendum pour rester ou sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne, voulu par le premier ministre David Cameron. Alors que les cadres du Labour sont très majoritairement en faveur du maintien dans l’UE, Jeremy Corbyn s’est montré extrêmement hésitant. Il estime que Bruxelles est beaucoup trop à droite et profite avant tout aux multinationales. Cette rhétorique risque de réveiller l’euroscepticisme de gauche, ce qui pourrait modifier le rapport de force et augmenter les chances d’un «Brexit».

Reste enfin l’énorme pari électoral de Jeremy Corbyn. En virant à gauche toute, le Labour retrouve ses racines militantes, et va pouvoir rattraper une partie du terrain perdu en Ecosse et dans le nord de l’Angleterre depuis vingt ans. Mais il risque aussi de se couper de l’électorat centriste, qui est généralement celui qui assure les victoires électorales au Royaume-Uni. Du pain bénit pour les conservateurs, qui ont commencé à agiter l’épouvantail. Pour le premier ministre David Cameron, «le Parti travailliste est désormais une menace pour notre sécurité nationale, notre sécurité économique et la sécurité des familles».

Pour David Cameron, «le Labour est désormais une menace pour notre sécurité nationale»