«Même pendant la guerre civile [1975-1990], je n’ai jamais ressenti quelque chose d’aussi violent que ça», confie Hala, la gorge encore nouée par la frayeur. «J’ai senti la terre trembler et la déflagration est venue, gigantesque; ma seule réaction a été d’aller me réfugier dans les couloirs de l’appartement, comme on le faisait du temps de la guerre», raconte cette femme d’une cinquantaine d’années, qui réside en bas du quartier d’Achrafieh, dans l’est de Beyrouth. Il s’agit de l’un des endroits les plus impactés par la double explosion du port de la capitale libanaise, aux côtés des quartiers de la Quarantaine, de Geitawi, de Gemmayzé et de Mar Mikhael.

Au lendemain du drame, Beyrouth-Est a des allures de ville fantôme. De la zone portuaire, il ne reste plus rien, tout a été rasé, tandis que des hélicoptères continuent de sécuriser la zone, en arrosant les ruines encore fumantes du lieu de l’explosion. Pas une rue n’a été épargnée par les énormes déflagrations qui se sont succédé mardi en fin d’après-midi. Une pluie de débris de verre jonche toutes les artères de la ville jusqu’en périphérie, à plusieurs kilomètres de là. Magasins éventrés, immeubles d’habitation dont les balcons, les fenêtres et parfois même les toits se sont fracassés au sol, le spectacle a abasourdi les Libanais, pourtant coutumiers des situations tragiques et des scènes de guerre.

Outre les dégâts matériels, qui ont été évalués par le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud, entre 3 et 5 milliards de dollars, la capitale paie un lourd tribut humain. Mercredi soir, le dernier bilan établi par le Ministère de la santé faisait état de 135 morts, de dizaines de disparus, encore probablement coincés sous les décombres, et de plus de 5000 blessés.

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La thèse de la négligence

Mercredi matin, les Libanais, toujours sonnés, tentaient de nettoyer et de réparer ce qui pouvait encore l’être, déblayant les tas de gravats ou calfeutrant les vitrines des magasins mises à nu.

Alors que l’enquête sur les circonstances de l’explosion des quelque 2750 tonnes de nitrate d’ammonium entreposées dans un hangar portuaire depuis 2016 à côté d’un dépôt de feux d’artifice n’a pas encore réellement démarré, les interrogations des Libanais, elles, mûrissent et pourraient bien se transformer en colère si la thèse de la négligence était établie. «Après la peur, j’ai ressenti de la colère, car je pense que ce qui s’est passé au port est vraiment dû à la négligence, à la corruption de cette mafia qui tient le Liban», dénonce Rita Bassil, une journaliste libanaise. «Quand certains ont d’abord évoqué l’éventualité d’un bombardement israélien, j’ai écarté cette hypothèse très vite, car cela reviendrait surtout à déresponsabiliser encore un peu plus les irresponsables qui nous gouvernent», estime-t-elle. «Ce qui s’est passé est tellement invraisemblable que l’on pourrait se dire que, non, ils ne pouvaient tout de même pas aller jusque-là ! Ils sont tous corrompus et responsables de ce drame», ajoute-t-elle.

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«On assistera sans doute à un réveil de la contestation»

«Tout cela est le résultat de trente années de corruption», n’hésite pas à affirmer Georges Haddad, chercheur et manager à l’ONG ALEF. Sceptique quant à l’issue de l’enquête qui sera menée par les autorités pour établir les responsabilités dans ce drame, cet observateur présage qu’«ils [les responsables] vont tous s’accuser mutuellement, pour qu’à la fin personne ne porte le chapeau». «Nous sommes déjà en train de lire ce scénario», affirme Georges Haddad, qui table désormais sur un «sursaut citoyen», tout en mettant en garde contre «une éventuelle polarisation opérée par les partis traditionnels qui recapitalisent sur des événements de ce genre». «Quand les Libanais auront réalisé ce qu’il s’est passé au port, la colère va se renforcer, on assistera sans doute à un réveil de la contestation», conclut-il.

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Aide internationale tous azimuts

C’est le symbole le plus fort. Emmanuel Macron se rendra jeudi à Beyrouth porteur d’un «message de fraternité et de solidarité». Le président français s’inscrit dans une tradition: François Mitterrand avait fait le voyage en 1983 après un attentat qui avait tué 58 soldats français, et Jacques Chirac en 2005 après l’assassinat du premier ministre Rafic Hariri. Paris a lancé dès mercredi l’acheminement de matériel sanitaire et de spécialistes de la sécurité civile.

Signe du rôle de carrefour joué par le Liban au Moyen-Orient, l’appel lancé par son gouvernement a rencontré un large écho. Iran, Qatar, Emirats arabes unis, Koweït, Jordanie ou encore Turquie ont proposé leur aide aux côtés de plusieurs pays européens et de l’ONU. L’offre de soutien la plus surprenante est venue d’Israël, l’Etat hébreu suggérant de «dépasser le conflit» qui l’oppose toujours à son voisin du nord. Par contre, Donald Trump, qui s’est lui aussi dit prêt à aider, a jeté le trouble mardi en évoquant un «attentat».

Le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) a indiqué qu’un avion décollerait jeudi de Berne avec une dizaine de spécialistes à bord. Leur mission sera de soutenir la représentation helvétique, dont l’ambassadrice a elle-même été légèrement blessée. «De nombreux bâtiments ayant subi d’énormes dégâts, les ingénieurs en infrastructure pourront aussi apporter leur expertise aux autorités libanaises», précise le DFAE, ajoutant que la Confédération «examine la possibilité d’envoyer sur place une assistance humanitaire.» Marc Allgöwer