Depuis leur dernière rencontre à New York, l’Etat islamique (EI) a frappé en Turquie, au Liban, aurait abattu un avion de ligne russe au-dessus du Sinaï et semé la terreur au cœur de Paris vendredi. Face à une menace qui a largement dépassé le cadre régional, les présidents russe et américain ont pris conscience de l’urgence de la situation. Bien que la relation entre Vladimir Poutine et Barack Obama soit difficile depuis les événements d’Ukraine et des visions divergentes de ce qui assure la stabilité du Moyen-Orient, les deux chefs d’Etat ont fait un pas l’un vers l’autre.

A l’échelle de la crise syrienne et de l’EI, leur rapprochement relatif n’est pas un «reset», un nouveau départ dans les relations russo-américaines, mais il peut potentiellement changer la donne. Après une rencontre qualifiée de «constructive» d’une bonne demi-heure dans la station balnéaire d’Antalya, ils sont tous deux tombés d’accord sur deux points: il faut mener des négociations sous l’égide de l’ONU entre le régime de Bachar el-Assad et l’opposition syrienne et mettre en place un cessez-le-feu. Le maître du Kremlin a martelé son message: «Nous sommes toujours prêts à participer aux efforts visant à combattre effectivement la menace terroriste. Mais bien sûr, il est nécessaire d’agir strictement en conformité avec la Charte des Nations unies.»

Entre Moscou et Washington, on semble d’accord sur la stratégie dans le combat contre l’Etat islamique, mais, selon un conseiller du Kremlin, on diffère encore sur la tactique. La rencontre d’Antalya a permis d’amplifier ce qui est ressorti de la réunion diplomatique de Vienne de samedi où un plan en huit points a été élaboré, moins de vingt-quatre heures après les attentats de Paris. Les présidents russe et américain ont approuvé le plan en vue d’une transition politique en Syrie. Les diplomates réunis à Vienne étaient appelés à dresser deux listes, l’une énumérant les organisations terroristes sévissant en Syrie, l’autre les groupes d’opposition considérés comme légitimes dans le cadre de pourparlers de paix. Des élections pourraient être tenues dans dix-huit mois.

Il a fallu plusieurs attentats et l’horreur des attaques de Paris pour rapprocher deux acteurs incontournables dans une possible résolution du conflit syrien. A New York, en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à la fin septembre, le sommet informel Obama-Poutine s’était mal passé. Moscou venait de lancer une vaste offensive en Syrie, profitant d’un flottement dans la stratégie américaine de lutte contre l’EI. Le maître du Kremlin a joué sans véritable stratégie, mais en fin tacticien. La réalité du terrain syrien lui a toutefois aussi fait comprendre qu’il n’allait pas résoudre seul un tel conflit qui a déjà coûté la vie à 250 000 personnes. Les Américains ont surtout reproché aux Russes de cibler avant tout les opposants à Bachar el-Assad et moins les djihadistes de l’Etat islamique. Preuve néanmoins du dégel entre Moscou et Washington, Barack Obama a souligné «l’importance des efforts militaires russes en Syrie» centrés sur l’Etat islamique. De son côté, Moscou a lâché du lest par rapport à son soutien à Bachar el-Assad, réalisant que son maintien au pouvoir allait être une source de blocage de tout processus.

L’intervention russe a eu le mérite de pousser l’administration américaine à intensifier ses efforts contre Daech, l’acronyme arabe de l’Etat islamique. En fin de semaine, après des frappes aériennes américaines d’une grande intensité, les pershmergas kurdes et quelques soldats yézidis ont réussi à reprendre le contrôle de la ville de Sinjar des griffes de l’EI. Lors d’une interview diffusée vendredi par la chaîne ABC, Barack Obama a déclaré de façon inopportune que «l’Etat islamique était contenu en Syrie et en Irak». Quelques heures après, les djihadistes de l’EI provoquaient un carnage à Paris. Le président avait toutefois voulu décrire une situation géographique précise en Irak. Car dans le même temps et pour la première fois, des frappes américaines étaient menées hors d’Irak et de Syrie pour éliminer le leader de l’Etat islamique en Libye.