En partant, Suleiman Suleiheh et ses compagnons attendaient un dernier mot, peut-être même un petit cadeau. Mais rien n'est venu. «Alors, nous avons pris des cadres de fenêtre et des bidons qui traînaient par terre. De toute façon, personne n'en voulait.» C'était une mauvaise idée. «Lorsqu'ils nous ont vus, les Israéliens nous ont traités de voleurs. Ils voulaient nous reprendre notre paie. Nous avons tout reposé et sommes partis en courant.» Pour ce Palestinien employé dans la colonie juive de Netzar Hazani, la plus ancienne de Gaza, c'est ainsi que s'achèvent les seules relations qu'il ait entretenues avec des Israéliens.

Au centre de la bande de Gaza, le lieu où est né Suleiman il y a trente et un ans a un nom poétique: Deir el-Balah, la ville des palmiers. Ici ou là, les grappes de dattes qui pendent des grands arbres rappellent encore la raison d'être de cette petite cité qui compte aujourd'hui 50 000 habitants. Voilà longtemps, pourtant, que beaucoup de Palestiniens de Deir el-Balah vivaient grâce aux colonies qui se sont mises à l'entourer à partir des années 1970. «Ici, c'était normal de travailler pour eux. Il n'y avait pas d'autre emploi, on n'avait pas le choix.»

La semaine dernière encore, les Palestiniens ont planté des oignons, des tomates et des poivrons à Netzar Hazani. Jusqu'au dernier moment, leur employeur israélien refusait d'accepter qu'il quitterait ces terres. «Avec nous, il était devenu très agressif. C'est un fanatique religieux.» Un jour, une roquette Qassam, lancée par les brigades du Hamas, est tombée à la porte de sa maison. «Il est devenu fou. Il nous criait qu'il allait mettre le feu à Deir el-Balah. Il a même battu un employé.»

Pour 40 shekels par jour (environ 12 francs suisses), un salaire dix fois moindre qu'en Israël même, le cultivateur israélien pouvait compter sur ce que les économistes appelleraient des employés captifs. Mais prisonniers, Suleiman et les siens ne l'étaient pas seulement du bon vouloir de leur employeur. Ils l'étaient aussi du climat de guerre dans lequel avait plongé la bande de Gaza. Parfois, les Qassam tombaient dans les champs que les Palestiniens étaient en train de cultiver. Le soir, c'étaient les représailles israéliennes qui les empêchaient de dormir ou qui endommageaient leur maison. Suleiman hausse les épaules: «Nous nous sommes habitués à vivre sous les missiles, des deux côtés.»

Le patriarche Abou Falah a attendu que le ton de la discussion soit installé pour donner son opinion. Sa robe et son turban blancs font ressortir davantage encore la peau très noire du chef de la tribu des Ijmiah. Avec ses deux femmes, il a eu 15 enfants et, même si la question ne l'intéresse guère, il avoue «à peu près 65 ans». Autrefois, sa famille était propriétaire de larges terrains près de Jaffa, dans ce qui allait devenir Israël. Réfugié à Gaza, c'est à cheval qu'il se rendait ensuite dans les colonies, du nord au sud de la frange, pour travailler les terres de ceux qui l'avaient expulsé. «Même les enfants juifs étaient émerveillés devant ma monture», proclame-t-il avec fierté.

Avant l'arrivée de Yasser Arafat et de l'Autorité palestinienne, en 1994, ses employeurs traitaient «plutôt bien» Abou Falah. Mais, ensuite, les choses ont changé. «Ils nous demandaient de travailler plus qu'on ne pouvait. Si on refusait de faire quelque chose, on se retrouvait sans emploi le lendemain.» «Vous n'avez qu'à repartir chez vous», lui lançaient les occupants.

Mais si le cœur d'Abou Falah est «empli de désastre», c'est depuis l'année 2002. Lors d'une confrontation avec l'armée, dans le camp de réfugiés voisin de Deir el-Balah, un de ses petits-fils a été tué par les soldats. Prétextant un changement de statut, les Israéliens ont ensuite saisi tous les permis de travail des hommes de la famille. «Restez à la maison, on vous appellera», leur ont-ils dit. Les Israéliens craignaient une revanche de la famille. Ils n'ont jamais rappelé. Depuis lors, plus aucun membre de la famille n'a trouvé de travail.

«Les Israéliens m'ont pris mes terres, mon petit-fils, puis mon travail, résume l'homme. Je ne veux plus jamais les voir.» En parlant, Abou Falah, agite ses grosses mains noires dans le cabanon de tôle ondulée qui lui sert à accueillir les invités. Ses propos suscitent la discussion. Car son voisin Suleiman, lui, retournerait travailler demain chez les Israéliens, s'il le pouvait. «Je suis heureux de leur départ, se justifie-t-il. Mais, depuis une semaine, j'achète les choses à crédit au marché. Jusqu'à maintenant, personne ne nous a aidés. Personne ne se soucie de nous.» Suleiman, lui aussi, a deux femmes. L'une d'elles a des problèmes de reins. Et son traitement médical coûte très cher.

De fait, l'Autorité palestinienne a promis – par la bouche de son homme fort à Gaza, Mohamed Dahlan – de s'occuper en priorité des quelque 3500 Palestiniens qui travaillaient dans les colonies israéliennes et qui viennent aujourd'hui grossir les rangs des miséreux de l'étroite bande. Jusqu'à la seconde Intifada, des milliers de Palestiniens gagnaient leur vie aussi dans la zone industrielle d'Erez, au seul point de passage avec Israël que pouvaient emprunter les habitants de cette frange verrouillée à double tour. Mais personne ne sait quel sort leur réservera l'Etat hébreu lorsque le dernier colon sera parti de Gaza.