Syrie

A Deir ez-Zor, le faux calcul fatal des forces pro-Assad

Près d’une centaine de morts: une offensive lancée par le régime de Damas a été arrêtée par les Américains et a tourné à la boucherie

Direction l’abattoir: au vu et au su de tous, les forces loyalistes syriennes ont amassé cette semaine des centaines d’hommes près de la ville de Deir ez-Zor, équipés de chars d’assaut, de pièces d’artillerie et de lance-roquettes, puis les ont lancés à l’assaut d’une base militaire des Forces démocratiques syriennes (FDS) située de l’autre côté de l’Euphrate.

Une milice solidement soutenue par les Américains

Précision: cette milice, qui réunit combattants kurdes et arabes, est solidement soutenue par les Américains qui, de leur côté, disposent aussi de plusieurs centaines d’hommes à proximité. L’opération s’est rapidement transformée en carnage, provoquant la mort d’une centaine d’assaillants sous les bombes de l’aviation américaine. C’est l’une des confrontations directes les plus graves à être survenues en Syrie entre les Américains, d’un côté, et l’alliance qui s’est forgée autour du régime de Damas, qui comprend notamment la Russie et l’Iran, de l’autre.

Du point de vue militaire, le rapport de force laissait peu de place au doute. «Les combats ont eu lieu en terrain ouvert, et les forces loyalistes ne peuvent compter sur aucune sorte d’assise populaire qui permettrait leur progression, résume Thomas Pierret, chercheur au CNRS et spécialiste de la Syrie. Nous sommes très loin de ce qui pourrait se produire en Afghanistan, par exemple. Ici, les assaillants se sont simplement lancés contre un mur.»

Un important gisement gazier

Officiellement, d’après les explications données à Damas, cette concentration de troupes visait à donner la chasse à des «terroristes de l’Etat islamique». Les djihadistes de Daech ont bon dos: c’est aussi pour éviter leur retour que les forces américaines justifient en grande partie leur présence dans cette région et leur soutien aux FDS. En réalité, les djihadistes ont été défaits ici en septembre dernier. A l’époque, l’opération n’avait rien de coordonné, mais les Américains et leurs alliés avaient suivi la rive est de l’Euphrate, tandis que l’axe Damas-Moscou-Téhéran avançait à travers le désert pour arriver par l’ouest. Après quelques escarmouches, la ligne de front s’était figée le long de l’Euphrate. Un accord tacite que les forces de Damas ont, semble-t-il, tenté de faire voler en éclats lors de leur offensive, entreprise durant la nuit de mercredi à jeudi.

Le contrôle de la région de Deir ez-Zor, dans l’est du pays, n’est pas anodin. Dès 2014, l’organisation de l’Etat islamique s’était emparée des champs pétroliers et gaziers de la région, alimentant les caisses des djihadistes et privant Damas d’un bon quart de ses revenus. A proximité du lieu où s’est déroulée l’offensive avortée du régime se trouve notamment le gisement gazier de Conoco, le troisième plus important de Syrie avant le début de la guerre.

«Les Américains ne cachent pas leur volonté de priver le régime syrien de ces ressources. Damas a beau jeu de brandir l’argument de la souveraineté nationale. Mais, alors que la Syrie s’est transformée en un protectorat russo-iranien, cet argument ne tient pas», clame Thomas Pierret. Selon lui, tandis que les Kurdes des FDS ont toutes les raisons de continuer de chercher l’appui des Américains, les tribus sunnites locales sont, elles aussi, enclines à s’accommoder sans difficulté de leur présence, quitte à ce qu’elle soit monnayée.

Des Afghans et des Russes

En partant la fleur au fusil, les soldats pro-gouvernementaux se sont-ils laissé «piéger» par les Américains, qui leur auraient donné de faux indices? C’est la thèse que défendent les partisans du président Bachar el-Assad. Une explication qui rivalise avec celle que donnent, sur les réseaux sociaux, les responsables kurdes eux-mêmes. Alors que, plus au nord, les miliciens kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) doivent faire face à une offensive lancée par la Turquie, les forces de Damas auraient estimé que le moment était favorable pour ouvrir contre eux ce nouveau front. Face à l’allié turc, qui considère les YPG comme une entité «terroriste», l’embarras de l’allié américain est manifeste. Mais visiblement, ce n’est pas le cas contre les forces loyalistes syriennes.

Parmi la centaine de tués lors de l’offensive figureraient notamment des chiites afghans, recrutés par l’Iran, mais aussi des mercenaires russes agissant pour le compte de l’armée syrienne. Les autorités de Damas n’évoquent pour leur part que des «combattants locaux» et se sont empressées de dénoncer «un crime comme l’humanité» commis par l’armée américaine. A titre de comparaison, au moins 240 civils seraient morts, depuis lors, lors des bombardements des armées russe et syrienne sur la Ghouta orientale, à proximité de Damas.

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