«Nous avons toujours évalué lucidement la situation dans les gorges de Pankissi, et les représentants des autorités géorgiennes ont plus d'une fois mis en garde les employés des organisations étrangères contre un éventuel danger. Dans le cas présent, les représentants de la Croix-Rouge ont négligé ces avertissements.» Le chef de l'Etat géorgien Edouard Chevardnadze a marqué lundi, lors d'un point presse à Tbilissi, une ferme volonté de dégager sa responsabilité et celle des autorités géorgiennes après la disparition de Sophia Procofieff, Natascia Zullino – deux déléguées du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) – et de Yuri Darchiyev, leur collègue géorgien.

Enlèvement «plausible»

Au siège du CICR à Genève, où la thèse de l'enlèvement devient de plus en plus «plausible» au fur et à mesure que le temps s'écoule, on se refuse à commenter directement les propos du président géorgien: «Il s'agit de protéger des personnes et commenter n'apporte rien, rétorque Françoise Derron, porte-parole de l'organisation. Commenter, spéculer, ne ferait que compliquer une situation déjà très délicate. Je puis en tout cas vous assurer que dans toute cette zone du Caucase, la question de la sécurité est vraiment en tête de nos priorités.» Même si, rappelle Françoise Derron, les délégués en Géorgie ne vivaient pas au même régime que leurs voisins de Kabardino-Balkarie, à Naltchik, qui eux sont cloîtrés et ne se déplacent pas sans escorte armée.

L'enlèvement de trois collaborateurs de la Croix-Rouge n'est pas pris à la légère dans les gorges de Pankissi. La région, où se trouvent quelque 7000 réfugiés tchétchènes, a vu les principales organisations humanitaires plier bagage. Le CICR a annoncé lundi la suspension de ses opérations de recherche de personnes et de sanitation dans cette partie de la Géorgie. Ses partenaires ont fait de même: «Nous avons retiré toute notre équipe d'expatriés», a confirmé lundi à Genève un porte-parole du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR). Même son de cloche chez Médecins sans frontières (MSF) à Paris, où les trois ou quatre étrangers qui travaillaient au nord d'Akhmeta ont été rapatriés sur la capitale Tbilissi. «La Géorgie a effectivement du mal a contrôler certaines parties de son territoire, explique Denis Gouzerh, en charge des programmes dans la vallée de Pankissi et des régions touchées par la guerre en Tchétchénie au siège de MSF en France. «Le contrôle est difficile en Abkhazie, en Ossétie et dans la région de Pankissi. Encore qu'un journaliste occidental qui tentait de passer à pied en Tchétchénie ait été arrêté par des garde-frontières géorgiens.»

Les ravisseurs: des «abrutis»

«Nous ne travaillons pas sous escorte, continue-t-il, mais en contact étroit avec les populations locales et les soignants du coin. Nous essayons de construire notre sécurité.» Denis Gouzerh estime que les risques d'enlèvements ne représentaient pas ces derniers temps une menace excessive. Pourtant, dit-il «ce qui s'est passé, n'est pas une surprise complète, c'est un danger que l'on a toujours en tête. On reste vigilant. Cela dit, pour autant que nous ayons pu en juger sur place, les réfugiés sont avant tout des femmes et des enfants.»

Pour l'heure, le sort des trois disparus dépend étroitement de l'enquête de la police géorgienne. «Nous avons besoin des autorités géorgiennes, estime Françoise Derron du CICR, nous comptons beaucoup sur leur aide pour éclaircir cette affaire.» Les Géorgiens semblent pour l'instant disposer de très peu d'éléments mais disent supposer que «les otages se trouvent toujours sur territoire géorgien». Le «cercle de personnes qui pourraient être impliquées» a également été défini selon les déclarations du général Bakouradze, vice-ministre géorgien de l'Intérieur.

Quand au représentant des Tchétchènes à Tbilissi, interrogé par l'AFP, il ne mâche pas ses mots: «Les ravisseurs ne sont pas des Tchétchènes, ce sont des abrutis.» Les 7000 Tchétchènes qui ont fui leur pays en guerre vers la vallée de Pankissi, risquent en effet – si la région devient trop dangereuse – de payer les pots cassés. Les Russes ont également beau jeu de démontrer une nouvelle fois aux autorités géorgiennes que leur frontière est une passoire par où transitent armes, combattants et vivres. En Tchétchénie, l'armée russe a d'ailleurs présenté hier à des journalistes, des conteneurs venus, selon elle, par avion de Géorgie à l'attention des rebelles.