La drôle de guerre de Tetovo a brusquement basculé dans une tout autre dimension dimanche, au douzième jour des troubles dans la seconde ville du pays. Il est 6 h du matin quand l'armée macédonienne lance enfin la vaste contre-offensive «finale» qu'elle promet depuis plusieurs jours. Chars d'assaut T-55 (des vieilleries soviétiques héritées l'an dernier de la Bulgarie), véhicules blindés lingers, troupes d'infanterie, Skopje a mis les grands moyens pour tenter de reprendre les positions des rebelles albanophones de l'UÇK qui tiennent les collines surplombant Tetovo (130 000 habitants). L'énorme vacarme des échanges d'artillerie témoigne de la vigueur des intentions de l'armée, un mouvement qui doit être «l'une des dernières phases de l'opération que nous avons entreprise afin de repousser complètement les terroristes en dehors du territoire macédonien», explique dans la matinée Georgui Trendafilov, le porte-parole du Ministère de la défense.

«A l'heure actuelle, il est difficile de dire si l'offensive se transformera rapidement en succès, mais il semble que les hélicoptères jouent un rôle crucial, celui d'un bonus, qui faisait défaut aux Macédoniens les jours précédents», analyse un expert militaire français, venu constater sur place la progression des troupes gouvernementales. Arrivés la veille en Macédoine en provenance d'Ukraine (Kiev a cédé 6 hélicoptères à Skopje samedi, et Athènes en a promis deux autres), les hélicoptères d'attaque Mi-8 ont d'abord «nettoyé» à l'aube les collines au lance-roquettes, avant qu'un véritable barrage de mortiers et d'artillerie n'arrose la zone, tandis que plusieurs centaines de soldats d'infanterie, abrités derrière des blindés, progressent péniblement sur la route menant, 4 kilomètres plus haut, au village de Gajre.

Habitants terrés dans les caves

Pour la première fois depuis le début de l'insurrection armée, la confrontation prend la forme du combat rapproché, les rebelles de l'UÇK retournant un feu nourri aux assaillants, en offrant une résistance probablement plus acharnée que ne l'attendait Skopje. Plus bas, depuis la place centrale de Tetovo, les incendies successifs des maisons touchées sur la colline indiquent assez bien que l'armée progresse difficilement, mais qu'elle progresse. Attablés sur la terrasse d'un café, un groupe d'hommes slaves se félicite de la «reprise en main, qui a trop tardé». Plus loin, un passant, albanais, estime que «l'armée tire n'importe où. Elle finira par tuer des civils albanais».

Vers midi, les forces macédoniennes reprennent finalement Gajre, dont les habitants, terrorisés, se terrent dans leurs caves. Des maisons brûlent encore, mais les échanges d'artillerie se font plus sporadiques. Désormais installées, quoique de manière tout à fait inconfortable, sur les hauteurs de Tetovo, les troupes macédoniennes ont en ligne de mire les villages de Shipkovica et de Selce, un peu plus loin au fond de la vallée menant au Kosovo, ce dernier village abritant l'état-major de l'UÇK. Toute la question maintenant est de savoir quelle stratégie va adopter le pouvoir macédonien. L'escalade militaire d'hier ferme définitivement la porte à un dialogue avec l'UÇK, dialogue dont il n'a de toute manière «jamais été question», rappelle le gouvernement pour qui les guérilleros ne sont «pas des rebelles, mais des terroristes».

Le porte-parole de l'armée, le colonel Blagoja Markovski, a expliqué à la mi-journée qu'après une «première phase couronnée de succès», survols d'hélicoptère et tirs d'artillerie, la «seconde phase» destinée à prendre possession de positions de la guérilla «est en cours». Il a ajouté que les rebelles «avaient quitté plusieurs villages» occupés ces dernières semaines comme Lavce, Drenok et Selce, sans préciser toutefois à quel moment ces villages avaient été désertés. En plein combat, le premier ministre macédonien, Ljubco Georgievski, s'est rendu à Tetovo, où il a affirmé devant la presse que l'opération se poursuivait «comme prévu».

«Modération» demandée

Reste que la maîtrise du terrain repris n'est pas, loin de là, assurée. «La reconquête, pourrait prendre des jours, voire des semaines», constate l'expert militaire français. Car la guerre de Tetovo ne ressemble décidément pas aux quatre conflits successifs qui ont ensanglanté les Balkans dans les années 1990. Il n'existe pas vraiment de ligne de front, et personne n'était en mesure d'affirmer hier soir que la guérilla albanaise, par définition très mobile, ne va pas se déplacer pour allumer un nouveau foyer un peu plus loin.

Quoi qu'il en soit, l'attaque de l'armée constitue l'opération militaire la plus importante depuis l'émergence il y a six semaines d'une Armée de libération nationale (des Albanais de Macédoine), dont le sigle en langue albanaise (UÇK) est identique à celui de l'ex-Armée de libération du Kosovo, en principe dissoute. Après plusieurs escarmouches en différents endroits de la frontière, les guérilleros s'étaient installés il y a douze jours sur la colline de Kale, à 800 m de la place centrale de Tetovo, contrôlant par ailleurs plusieurs villages importants sur les hauteurs qui mènent au Kosovo.

L'offensive de dimanche intervient alors que les Occidentaux insistent auprès de Skopje sur la «nécessaire modération» à adopter durant la contre-attaque. Le risque d'une bavure sur la population civile à majorité albanaise est en effet énorme, et les conséquences qu'un tel incident pourrait entraîner sont incalculables.