La démission de David Lévy était attendue. Mais ce qui semblait, il y a quelques jours encore, une menace virtuelle est devenu un fait accompli. Le chef de la diplomatie israélienne a franchi mercredi le Rubicon. Il a présenté sa lettre de démission au premier ministre pour aller ensuite voter en faveur du projet de loi – adopté en lecture préliminaire par 61 voix – de dissolution de la Knesset. Il siégera dorénavant sur les bancs de l'opposition de droite. Cette droite dont il est issu, dont il fut naguère un des dirigeants, et qu'il n'a désertée que pour assurer sa survie politique en s'alliant aux travaillistes.

Pour justifier sa nouvelle volte-face, David Lévy déclare qu'il ne peut plus continuer à être membre d'un gouvernement dont il désapprouve les choix politiques. Et de citer les concessions «extravagantes» d'Israël au sommet de Camp David, en particulier à propos de Jérusalem et de la vallée du Jourdain. En fait, sous couvert de désaveu politique, perce l'immense déconvenue de David Lévy. Il est ulcéré d'avoir été mis sur la touche, au profit du ministre de la Sécurité intérieure, Shlomo Ben Ami, dans les tractations israélo-palestiniennes plus ou moins secrètes qui ont précédé le sommet tripartite de Camp David. Il en éprouve, sinon de la rancœur, du moins une colère froide qu'il vient de faire payer chèrement au premier ministre israélien. Il est vrai qu'en raison même de son passé d'ex-leader du Likoud, Ehud Barak s'en méfiait. Le premier ministre craignait que David Lévy ne vienne saboter intentionnellement, ou freiner même sans le vouloir vraiment, ces discussions cruciales pour l'avenir du processus de paix.

De 23 membres à… 11

Après tant de démissions successives, Ehud Barak cumule les casquettes ministérielles. Il portera désormais aussi celle de chef de la diplomatie. Il est à lui tout seul l'homme-orchestre d'un gouvernement quasi inexistant. La nef gouvernementale ressemble en effet à un vaisseau fantôme. Le Cabinet comptait au début 23 ministres, il n'en reste que onze. Mais Ehud Barak va pouvoir souffler un peu. Le parlement israélien est en vacances pour presque trois mois. Le premier ministre espère être en meilleure posture à la rentrée. Cet espoir pourrait néanmoins se révéler illusoire s'il ne parvient pas entre-temps à signer un accord définitif israélo-palestinien. L'opposition cherchera à faire voter au plus vite à la rentrée le projet de loi de dissolution de la Knesset et l'organisation d'élections législatives anticipées.

Ehud Barak ne peut se présenter les mains vides devant les votants sans risquer la débâcle électorale. Il est engagé dans une course contre la montre en vue d'obtenir, même à l'arraché, un traité de paix israélo-palestinien. L'administration Clinton l'a compris aussi. Elle essaie par tous les moyens de surmonter l'obstacle le plus infranchissable qu'est le problème du partage de Jérusalem. Les Américains avaient formulé une proposition de compromis concernant la Vieille-Ville: les quartiers musulman et chrétien aux Palestiniens, les quartiers arménien et juif aux Israéliens. Barak était sur le point d'accepter, Arafat aurait peut-être répondu positivement si le mont du Temple, où se dressent les mosquées d'Omar et d'al-Aksa, passait sous souveraineté palestinienne. «La paix, mais pas à n'importe quel prix», répète Ehud Barak. L'abandon du mont du Temple équivaudrait à un suicide politique. Le premier ministre israélien en est réduit à compter sur Bill Clinton pour faire pression à la fois sur Yasser Arafat et les pays arabes, mais ces pressions peuvent être contre-productives. Bref, Ehud Barak, de plus en plus seul, ne sait plus à quel saint se vouer.

Il reste toujours l'option de former un Cabinet d'union nationale, qui est synonyme pour beaucoup d'Israéliens d'immobilisme politique. Barak préfère, quant à lui, parler de «Cabinet de salut public», comme s'il s'attendait dans l'éventualité d'une proclamation unilatérale de l'Etat de Palestine à des affrontements sanglants dans les territoires.

Mais Ariel Sharon, chef du Likoud, qui sent le pouvoir à portée de main, ne veut surtout pas jouer les sauveteurs. Il fera tout au contraire pour laisser sombrer le gouvernement. A cet égard, Ehud Barak se retrouve dans une situation semblable à celle qu'avait connue Benjamin Netanyahou avant d'être contraint à des élections anticipées. Le prédécesseur de Barak croyait lui aussi à son étoile. Il pensait également être à même d'entretenir un dialogue avec le peuple, au-dessus de la tête des partis. Les deux dirigeants, aussi dissemblables qu'ils soient, ont un trait de caractère commun: l'arrogance qui les aveugle. En fin de règne, Netanyahou ne savait plus à qui, à quoi, se raccrocher. Barak, en revanche, dans sa solitude a encore conscience que le processus de paix est sa seule bouée de sauvetage. Il s'y accroche avec l'énergie du désespoir.