Et le verbe, et la joie, pour la première fois, l’emportèrent sur le canon du fusil au Zimbabwe. Il est un plus de 18h, mardi 21 novembre. Dans un instant, tout un pays va être soulevé du sol, transporté dans les airs par une onde de choc qui fait crier, pleurer, rire et klaxonner. Une tempête émotionnelle submerge tout à partir d’un point minuscule, la table recouverte d’une nappe blanche à frou-frou où Jacob Mutenda, président du Parlement, dans la salle aux éclairages verdâtres du Palais des Congrès de Harare, entame la lecture d’un texte imprimé sur une feuille à en-tête de la République qu’on vient de lui faire parvenir.

La part de responsabilité de Grace

C’est là, dans l’ancien Sheraton déclassé par la dégringolade du pays, qu’un président de 93 ans, Robert Mugabe, a choisi de faire parvenir sa lettre de démission. C’est une surprise, le mot est faible. Il renonce à ses fonctions «avec effet immédiat». Il ajoute, et ce sont des mots qui marquent: «J’ai pris cette décision volontairement, préoccupé par le bien-être du peuple du Zimbabwe et mon désir d’assurer une transition pacifique, en douceur…»

Le président de l’Assemblée a réuni là les députés et les sénateurs afin de valider le processus de destitution du chef de l’Etat, entamé par son propre parti, la ZANU-PF. A la fin de la lecture, cela n’est plus nécessaire. Robert Mugabe n’est plus président. L’idée fait chemin pendant un moment de stupeur. Il renonce donc à poursuivre la lutte, à s’agripper à un pouvoir en train de glisser entre ses mains décharnées. Il renonce aux élections de l’année prochaine, il renonce à fêter ses cent ans au pouvoir malgré le cancer qui le ronge, il renonce même à «ce que son cadavre remporte les élections», comme l’a encore promis sa femme, Grace Mugabe, qui n’en est pas à une bêtise près, et porte une grande responsabilité dans sa chute.

S’emparer du Zimbabwe avec des délicatesses infinies

Le matin encore, le président en exercice sur le papier a tenté de convoquer un conseil des ministres alors qu’il est en résidence surveillée depuis une semaine. Quatre ministres se sont présentés dans une présidence désertée. On leur a gentiment conseillé de rentrer chez eux. «On», c’est-à-dire les militaires, alliés de son ex-dauphin et vice-président, Emmerson Mnangagwa, le groupe qui a pris le contrôle du pays, une semaine plus tôt. Ce n’est pas une révolution, elle ne peut donc être de velours, mais on a pris soin de s’emparer des commandes du Zimbabwe avec des délicatesses infinies afin de ne pas être qualifiés de putschistes.

Cela revient à évider la substance du pouvoir de Robert Mugabe, de ne laisser que l’écorce, puis de laisser pourrir. Un jeu dangereux, car le vieillard a encore du répondant, des amis, une réputation. Il est le père de l’indépendance, le dernier de ce genre encore au pouvoir en Afrique. On ne le fera pas tomber comme le premier tyranneau à Ferrari venu.

Quelques heures avant cette abdication, Kenneth Kaunda est venu lui rendre visite depuis la Zambie. Ils ont le même âge, mais le président Kaunda a quitté le pouvoir au bon moment, il coule des jours heureux, la Zambie le vénère sagement. Peut-être a-t-il convaincu son camarade Bob, l’intraitable, qu’il fallait se résigner, songer à la maladie, protéger les enfants et terminer en paix.

Une sorte d’aura «envers et contre tout»

A Harare, d’une pichenette, les nouveaux maîtres peuvent cesser de contenir les foules dans la rue – elles ne demandent pas mieux –, et leur ouvrir la route vers sa demeure où tout pourrait se terminer de manière horrible. Les dirigeants qui ont cru lire dans Machiavel l’imbécile affirmation selon laquelle il importe de se faire craindre réalisent trop tard qu’il aurait été plus sage de se faire un peu aimer.

Jusqu’ici, toutes sortes de ménagements lui ont été réservés. «C’est notre père de l’indépendance, c’est normal, il a envers et contre tout une aura, une sorte d’autorité résiduelle», expliquait deux heures avant la chute Douglas Mwonzora, le secrétaire général du MDC (Mouvement pour le changement démocratique), le principal parti d’opposition, qui a pourtant souffert des brutalités du président Mugabe. Des centaines de militants tués, des victoires électorales volées. Le parti a encore des prisonniers politiques.

«Le pouvoir au bout du fusil»

Ce n’est pas une raison pour briser, en Mugabe, ce qu’il porte de Zimbabwe. Alors, le mercredi précédent, il y a eu des blindés dans les rues, mais pas de violence; des petits soldats souriants pour marquer un coup de force qui ne disait pas son nom, mais pas de vagues d’arrestations. Emmerson Mnangagwa, le bénéficiaire direct de ce qui a été conçu et mené comme une opération marketing, a même évité de se montrer, comme dans une campagne de teasing. Cela vaut mieux que le recours à la brutalité, ce fameux «pouvoir au bout du fusil» qui a mené le Zimbabwe à l’indépendance, avant de devenir le principe dirigeant de l’ère Mugabe.

Une rupture vient d’avoir lieu. Une terminologie s’en va, avec l’homme qui en était le conservateur en chef. Les jours derniers, de surprenants éléments de langage circulaient dans les milieux pro-Mnangagwa, parlant de «croissance», de «protection des investissements étrangers», de la nécessité «d’arrêter de voir les Blancs comme des ennemis», de «tourner la page». Une façon de justifier une OPA sur la succession Mugabe, et griller la priorité à la faction de Grace Mugabe? Peut-être en partie. La suite le dira.

Ne pas se laisser emporter par l’euphorie

Pour l’heure, le Zimbabwe s’abandonne à un moment de bonheur fulgurant, en attendant la suite. L’onde de choc a gagné tout le pays. Partout, des gens sautent en l’air, postillonnent et égosillent leur joie dans toutes les rues. Ils hurlent «freeeeeeedoooooom». Liberté. «C’est comme si on m’enlevait un poids que je portais depuis toujours», dit une femme, d’une voix brisée. «C’est notre deuxième indépendance», répètent les autres avec des airs de se voir sous un autre jour, tout à coup: plus beaux, plus courageux, plus légers.

Trevor Masiri, militant et intellectuel, qui se privait de parole publique depuis une éternité, n’en revient pas: «Ce soir, c’est possible! Je peux parler. Mais je dois dire tout de suite que dans cette ère qui commence, nous ne devons pas nous laisser emporter par l’euphorie, comme dans les années 1980. Nous avons laissé filer nos responsabilités de citoyens et c’est ce qui nous a menés à subir un tyran dans le genre de Mugabe. Il va falloir surveiller de près nos nouveaux leaders.» Il sait que les commentateurs, partout à l’extérieur, vont donner des leçons aux Zimbabwéens, faire la fine bouche. «Qu’ils viennent vivre ici, on en reparlera», rigole-t-il.

Grace était trop jeune pour participer à la guerre. Mais nous avions des sœurs qui rejoignaient le maquis à 12 ans!

Victor Mutamadanda, secrétaire général de l’association des vétérans

Robert Mugabe entend-il la clameur inouïe depuis son palais si éloigné de la ville? On l’ignore. Il disait encore récemment que, jamais, au Zimbabwe, «un stylo ne l’emporterait face au pouvoir d’une arme». Comme beaucoup de ces formules, elle s’était périmée, doucement. Mercredi, Emmerson Mnangagwa, revenu dans le monde des visibles, va prêter serment. La fête sera finie. Pour Piers Pigou, analyste à l’International crisis group (ICG), «il faut travailler tout de suite sur des arrangements pour une transition afin de mettre le Zimbabwe sur une nouvelle route.» Le pays, une nouvelle fois, va se mettre au travail.

Emmerson Mnangagwa, pendant des mois, a travaillé sur la frustration des membres de la vieille garde – armée et vétérans de la guerre de libération –, écartés par la faction de Grace Mugabe, et de son entourage. Un groupe ayant en commun, pour la plupart d’entre eux, de ne pas avoir participé à la lutte, des technocrates trop jeunes, ou trop prudents pour avoir sacrifié leur jeunesse. Voilà qui met hors de lui Victor Mutamadanda, le secrétaire général de l’association des vétérans: «Grace était trop jeune pour participer à la guerre. Mais nous avions des sœurs qui rejoignaient le maquis à 12 ans!»

Des appétits sans bornes

Derrière la geste de la libération, il y a des appétits sans bornes: le Zimbabwe excite tous les investisseurs, occidentaux comme chinois, qui attendaient la mort du «vieux» pour se jeter sur les ressources du pays, notamment minières. C’est une autre menace qui plane. Mais à chaque jour sa page. Celle de Robert Mugabe est tournée. A la sortie de Harare, sur une colline triste et douce, il y a un grand cimetière, le carré des héros. L’une des tombes est celle de Sally Hayfron Mugabe, la première épouse de Robert, celle que le pays, et son mari, avaient tant aimée, au point de l’appeler Amai (mère). Elle est décédée en 1992. A côté de sa sépulture, une plaque de granit noir attend une autre personne. Son mari, Robert Mugabe. Pour Grace, rien n’a été prévu.