Libye

Démission surprise du premier ministre libyen en direct à la télévision

Abdallah al-Thani n’a pas supporté les critiques des téléspectateurs et a piqué la mouche. Il pourrait néanmoins changer d’avis. Les négociations de paix, à Genève, risquent de ne pas aboutir

Le premier ministre libyen démissionne en direct à la télévision

Libye Abdallah al-Thani n’a pas supporté la moindre critique

Les négociations de paix, à Genève, risquent de ne pas aboutir

Le premier ministre internationalement reconnu de Libye, Abdallah al-Thani, a annoncé sa démission mardi soir en direct à la télévision sur Libya Channel, juste après avoir écouté les doléances et les critiques des téléspectateurs. «Votre gouvernement est inefficace», s’est-il entendu dire et c’était plus qu’il ne pouvait en supporter. «Je présenterai ma démission au parlement dimanche, je vous en donne ma parole», a-t-il asséné. Mais mercredi, son porte-parole, Hatem al-Araibi, est revenu sur cette déclaration, expliquant que la démission n’était pas encore officielle. Une certaine confusion règne à Tobrouk, la capitale du gouvernement considéré comme légitime, qui s’ajoute à la guerre civile qui fait rage en Libye. Dans ce contexte, les négociations diplomatiques qui se sont ouvertes à Genève sous l’égide des Nations unies ont peu de chance d’aboutir.

Abdallah al-Thani a fui avec son cabinet de Tripoli vers la ville de Tobrouk, dans l’est du pays, non loin de la frontière égyptienne, depuis qu’un groupe de rebelles armés, la coalition de milices Fajr Libya (Aube de la Libye), a pris le contrôle de la capitale et y a formé un gouvernement rival. Initialement, Abdallah al-Thani aurait dû s’installer avec ses ministres à Benghazi. Mais en raison de la présence de milices djihadistes dans cette ville, il s’est replié plus à l’est. D’abord dans un hôtel, l’un des rares de Tobrouk, puis, après un attentat terroriste à la voiture piégée en face de l’hôtel, en décembre 2014, il a opté pour une ancienne base navale, plus facile à sécuriser.

Le gouvernement officiellement reconnu contrôle effectivement un territoire réduit à peau de chagrin et les moyens dont il dispose pour y assurer les services de l’Etat sont maigres, explique Kader Abderrahim, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), à Paris: «Il faut garder en tête le contexte libyen actuel. Les infrastructures y sont détruites, l’électricité subit des coupures quotidiennes et l’insécurité règne. Tout y manque: les denrées de base, les médicaments, l’eau courante, le fuel et l’essence aussi. De quoi alimenter le ressentiment.» Les recettes pétrolières qui font l’essentiel des revenus de l’Etat ont fondu. D’une part, la Libye membre de l’OPEP ne produit plus qu’un quart de ce qu’elle produisait avant la chute de Kadhafi. D’autre part, ajoute le chercheur, «deux gouvernements et des milices se partagent la rente pétrolière et la dilapident dans un effort de guerre fratricide. Le pétrole est essentiellement vendu en contrebande et ne remplit que partiellement les caisses de l’Etat.»

Pourtant le gouvernement d’Abdallah al-Thani, fort du soutien international, continue à voter des décrets déconnectés des réalités du pays. Mardi, il a rebaptisé l’aéroport principal de Tripoli, du nom du roi Idriss, renversé par Kadhafi en 1969. Ce fossé entre le pouvoir et les citoyens explique la démission surprise d’Abdallah al-Thani, analyse Kader Abderrahim: «Il s’est retrouvé confronté à la réalité, celle des Libyens mécontents. Piqué dans son orgueil, il a lancé sa démission comme un défi et a quitté les studios. Mais à n’en pas douter, il restera au pouvoir, sous n’importe quel prétexte. Cette rodomontade ridicule illustre à sa manière l’incurie du gouvernement.»

Pendant ce temps, les ambassadeurs d’Abdallah al-Thani négocient à Genève, mais le Congrès général national (CGN), le parlement siégeant à Tripoli et non reconnu, et les principales factions armées ne seront pas représentés lors des discussions. Pour le CGN, l’accord «de paix et de réconciliation» conclu à Rabat au Maroc le 11 juillet dernier et qui fixe le cadre des négociations de Genève n’a aucune valeur. Le CGN reproche notamment aux Nations unies de ne pas tenir compte de ses revendications. «Une solution imaginée sans les acteurs principaux est condamnée à échouer», explique Kader Abderrahim.

«Mais il y a urgence, insiste le chercheur, car les djihadistes de l’EI profitent de la rivalité entre Tripoli et Tobrouk, à la faveur de laquelle ils ont déjà conquis 20% du territoire.» En outre, des milliers de migrants attendent sur les côtes libyennes de s’embarquer à travers la Méditerranée et cela pourrait provoquer une catastrophe humanitaire. «Ils seraient selon certaines études américaines plus de 600 000. Et ni l’Europe ni la France, qui a d’excellents contacts avec les pays voisins de la Libye et qui est en partie responsable du chaos actuel, ne font rien, alors qu’ils pourraient forcer toutes les parties à entrer dans des négociations véritables. C’est incompréhensible», déplore Kader Abderrahim. Une véritable bombe à retardement.

«Piqué dans son orgueil, il a lancé sa démission comme un défi. Mais il restera au pouvoir»

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