C’est en grabataire que John Demjanjuk, 89 ans, a assisté lundi à son procès à Munich. Arrivé le matin en fauteuil roulant, il s’est présenté l’après-midi en civière, à la surprise générale, après la pause décidée par le président de la Cour d’assises, en vertu des contraintes imposées au procès par les médecins du fait du grand âge de l’accusé… Il avait les yeux fermés, la tête renversée, casquette vissée sur la tête et le corps couvert d’une sorte de couverture d’hôpital bleue lui arrivant jusqu’au menton…

A aucun moment, au cours des deux fois 90 minutes d’audience autorisées par les médecins, Iwan-Nicolaï (dit John) Demjanjuk n’a ouvert les yeux ou la bouche sauf pour laisser sortir une sorte de râle inaudible, peut-être de douleur, au moment où son corps était manipulé pour entrer ou sortir de la salle d’audience. Livide, les lèvres blanches, la bouche ou les mains parfois agitées de spasmes, le visage fermé, l’accusé a semblé se désintéresser totalement de ce qui se passait autour de lui.

«L’accusé n’est pas en bonne santé. Il souffre de différents troubles cardiaques, de tension artérielle, et de douleurs dans la colonne vertébrale, a estimé le médecin qui l’a ausculté avant l’audience. Mais il comprend ce qui se passe autour de lui, même si ses facultés mentales sont ralenties.» Il n’était pas possible depuis le public d’apprécier ce que Demjanjuk a compris de ce qui se passait autour de lui, malgré la traduction simultanée assurée en ukrainien, sa langue maternelle, ni même si Demjanjuk avait peut-être choisi de donner sa maladie en spectacle. Peut-être soulagé, le prisonnier a par deux fois semblé retrouver la vie à peine la salle évacuée, en fin d’audience.

C’est dans un tribunal transformé en forteresse et pris d’assaut par la presse internationale qu’a débuté hier vers 11 heures, avec 60 bonnes minutes de retard et dans un chaos indescriptible, ce qui pourrait être le dernier grand procès du nazisme. C’est la première fois que l’Allemagne juge sur son sol un étranger pour participation à la machine criminelle nazie.

John Demjanjuk, apatride et âgé de 89 ans, était selon l’accusation gardien au camp de Sobibor (au­jourd’hui en Pologne) et aurait participé au meurtre de 27 900 Juifs entre mars et septembre 1943.

Dès les premières minutes du procès, le ton était donné par l’avocat de l’accusé, Maitre Ulrich Busch, qui a récusé l’impartialité de la Cour de Munich: «Comment se peut-il que ceux qui ont donné les ordres, tous des Allemands, aient été innocentés par les tribunaux allemands depuis la guerre, et que des étrangers comme Demjanjuk soient pourchassés pendant des décennies à travers les frontières par la justice allemande? La justice allemande fait deux poids deux mesures.» L’avocat a provoqué une onde de colère dans le public, parmi lequel se trouvaient quelques rescapés et descendants de victimes du nazisme, en comparant Demjanjuk à Thomas Blatt, un Américain de 82 ans, qui a survécu aux nazis et qui s’est constitué partie civile. «Tout comme Thomas Blatt, Demjanjuk est une victime du nazisme. Lui aussi, on l’a déporté, et forcé à exécuter les basses œuvres que les nazis ne voulaient pas faire eux-mêmes.»

«Ce procès laissera un goût amer, que Demjanjuk soit condamné ou acquitté, estime le chasseur de nazis français Serge Klarsfeld, présent sur place, mais déçu que les survivants français arrivés fin mars 1943 à Sobibor, à une époque où Demjanjuk n’était peut-être plus en fonction, n’aient pas été acceptés parmi les parties civiles. Ça laissera un goût amer s’il est condamné pour complicité générale, sans qu’on puisse prouver ce qu’il a fait exactement. Et cela laissera un goût amer s’il est acquitté faute de preuves.»

«Que justice soit enfin rendue. Ce sont les mots qui se bousculent encore dans ma tête après tant d’années», assure pour sa part Jules Schelvis, un Néerlandais de 88 ans, dont le grand-père est mort à Sobibor. «Sa comparution est une tentative pathétique d’apparaître plus infirme qu’il ne l’est vraiment», estime Ephraïm Zuroff, responsable du centre Simon Wiesenthal de Jérusalem, qui avait placé Demjanjuk en tête de sa liste des criminels nazis les plus recherchés.

La famille de l’accusé estime pour sa part que Demjanjuk ne survivra pas à son procès. L’accusé risque la prison à perpétuité. Le procès est prévu pour durer jusqu’en mai 2010.