états-Unis

Les démocrates américains divisés face à Israël

Alors que Donald Trump reçoit Benyamin Netanyahou ce lundi à la Maison-Blanche, les allusions de l’élue Ilhan Omar à propos de l’influence des groupes de pression pro-Israël au sein de la politique américaine sèment le malaise dans son parti

Les attaques d’Ilhan Omar contre Israël ont ravivé des tensions dans les rangs démocrates. Elue à la Chambre des représentants en novembre, la jeune femme d’origine somalienne, qui porte le foulard, s’est répandue à plusieurs reprises en propos jugés antisémites par certains. En février, elle a sous-entendu que des élus soutenaient Israël dans le seul but de récolter des fonds de campagne.

Elle a dû s’excuser. Mais elle a récidivé. Début mars, Ilhan Omar a déclaré que des élus de confession juive faisaient passer les intérêts d’Israël avant ceux des Etats-Unis. Des propos qui lui ont valu une nouvelle volée de bois vert, ainsi que des menaces de mort. Des figures démocrates juives ont réagi avec vigueur. Eliot Engel, qui préside la Commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, par exemple, l’a pressée de s’excuser une nouvelle fois.

«Un parti anti-juifs»

Gênée, Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre désormais en mains démocrates, a cherché à calmer le jeu. Elle lui accorde le «bénéfice du doute». Elle a surtout proposé d’adopter une résolution condamnant l’antisémitisme, mais le projet a été critiqué par des démocrates pour qui cela s’apparentait à une condamnation claire de leur collègue. Et à rallumer l’incendie plutôt que de l’éteindre. Au final, la résolution a été remaniée, pour dénoncer toute forme de haine et d’intolérance. Elle a été signée à une écrasante majorité, y compris par Ilhan Omar, qui dit dénoncer la politique d’Israël mais se défend de propager des thèses antisémites.

Ces divisions apparaissent au grand jour alors que Donald Trump reçoit dès lundi, à la Maison-Blanche, le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, en pleine campagne pour sa réélection. Le président américain vient d’ailleurs de créer la surprise en soutenant la souveraineté d’Israël sur le plateau du Golan, une prise de position qui lui a immédiatement valu un tweet de remerciement de Netanyahou. Fin 2017, Donald Trump avait déjà reconnu unilatéralement Jérusalem comme capitale de l’Etat hébreu.

Lire aussi: Ilhan Omar, jamais sans son foulard

Les divisions démocrates prennent des proportions importantes puisque des candidats à la présidentielle de 2020 sont entrés dans la danse. Elizabeth Warren, Kamala Harris et Bernie Sanders, lui-même fils d’immigrés juifs, ont pris la défense d’Ilhan Omar. Pour le sénateur du Vermont, il s’agit de «ne pas faire d’amalgame entre l’antisémitisme et la critique légitime du gouvernement de droite de Netanyahou». Mais Donald Trump a également mis son grain de sel, en demandant d’exclure l’élue du Minnesota de la Commission des affaires étrangères dans laquelle elle siège. «Les démocrates sont devenus un parti anti-israéliens. Ils sont devenus un parti anti-juifs, et c’est regrettable», a-t-il dénoncé.

Une campagne de boycott

Tant Ilhan Omar que Rashida Tlaib, la deuxième élue musulmane du Congrès, soutiennent une campagne de boycott d’Israël à travers le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) fondé par des militants palestiniens. Les deux femmes, qui incarnent l’aile gauche du parti, sont la nouvelle cible des républicains, fâchés de voir l’alliance historique entre les Etats-Unis et l’Etat hébreu remise en question. Le républicain Lee Zeldin n’a pas mâché ses mots. Il dénonce «la haine contre Israël et la haine antisémite que l’on commence à voir s’infiltrer dans la politique américaine, jusque dans les allées du Congrès». Depuis Israël, le secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, ne s’est pas tu non plus. Aux côtés de Benyamin Netanyahou, il a assuré que «toutes les nations […] doivent agir contre la vague sombre de l’antisémitisme qui monte en Europe et aux Etats-Unis». Avant de rajouter: «Malheureusement, aux Etats-Unis, nous avons entendu des propos antisémites jusque dans les grandes allées de notre propre capitale.»

Le débat qui agite le Parti démocrate s’exprime aussi par les votes. Au Sénat, une «loi pour combattre le boycott d’Israël», qui doit permettre aux autorités publiques de refuser des appels d’offres d’entreprises boycottant l’Etat hébreu, vient d’être adoptée. Or 22 démocrates sur 47 ont voté contre.

«Politique de division»

Cette affaire révèle à quel point les critiques vis-à-vis d’Israël sont sensibles aux Etats-Unis. En novembre 2018, 79% des électeurs juifs avaient voté pour des démocrates, rappelle le centre de recherches Pew. Un taux qui, suivant comment le débat tourne, pourrait être inférieur en 2020. Sur les 535 élus actuels du Congrès, 35 sont de confession juive, relève l’organisation American-Israeli Cooperative Enterprise. Et seulement deux sont des républicains.

Près de 5,7 millions de juifs vivent aux Etats-Unis. Après les heurts de Charlottesville en août 2017, la très lente condamnation des violences néonazies par Donald Trump les avait profondément heurtés. Mais Benyamin Netanyahou était également dans leur viseur. Car lui aussi s’est montré très peu réactif. Pour ne pas heurter le président américain.

Lire aussi: Après Charlottesville, la colère des juifs américains

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«Le problème avec Israël s’aggrave»

Alvin Rosenfeld, directeur de l’Institut pour l’étude de l’antisémitisme contemporain à l’Université de l’Indiana, réagit aux agitations qui animent les démocrates.

A quel point les divisions au sein du parti sont-elles profondes et révèlent-elles une nouvelle tendance?
Le parti connaît des divisions à la fois idéologiques et générationnelles. Les démocrates sont fiers de leur diversité, ils prétendent être une «grande tente» qui peut accueillir tout le monde, mais pour l’instant, ils ont du mal à relever certains défis politiques qui se présentent à eux. La speaker Nancy Pelosi et d’autres démocrates du courant dominant ont par exemple été dépassés lors des récents débats sur la résolution concernant Ilhan Omar et l’antisémitisme. La résolution adoptée est une déclaration édulcorée, plutôt dénuée de sens, sur l’intolérance en général. Elle risque d’être inefficace et de ne pas décourager des opinions antisémites de s’imposer, alors que ces opinions étaient jusqu’ici pour la plupart exprimées seulement de façon marginale. Il est choquant de voir de tels points de vue s’immiscer au Congrès.

Jugez-vous les propos d’Ilhan Omar antisémites?
Je ne sais pas si Ilhan Omar est une antisémite idéologique engagée, mais les sentiments qu’elle a exprimés à plusieurs reprises à propos des juifs qui utilisent de l’argent pour acheter de l’influence politique, des juifs coupables de déloyauté envers le pays dans lequel ils résident ou encore des juifs qui exigent que les autres fassent allégeance à un pays étranger, sont tous des accusations antisémites courantes. Certains invoquent des lapsus ou des offenses involontaires de la part d’une congressiste inexpérimentée, mais ces excuses ne sont pas convaincantes. L’hostilité d’Ilhan Omar envers Israël est évidente – elle soutient par exemple ouvertement la campagne de boycott de BDS –, tout comme ses attaques délibérées et répétées contre les juifs. Elle semble savoir exactement ce qu’elle fait et risque de continuer à le faire vu la faible réaction de son parti. Il est important de dire que l’antisémitisme n’est pas omniprésent dans les rangs démocrates, mais il est indéniable que le parti a désormais un problème d’antisémitisme. Et qu’il ne semble pas savoir y faire face.

Quelles peuvent être les conséquences pour le parti? Une sanction dans les urnes?
Le parti a également un problème avec Israël. Ce n’est pas nouveau, mais cela s’aggrave. Depuis des années, les républicains et les indépendants soutiennent beaucoup plus fortement l’alliance de longue date entre les Etats-Unis et Israël que les démocrates. Un récent sondage Gallup démontre que si la plupart des Américains favorisent Israël dans le conflit israélo-palestinien (59% contre 21%), la sympathie nette pour Israël est en baisse spectaculaire chez les démocrates libéraux. Si cette tendance se poursuit, les juifs et les autres Américains en faveur du maintien des liens étroits et mutuellement bénéfiques entre les Etats-Unis et Israël ne seront plus fiers d’être démocrates et chercheront peut-être un foyer politique ailleurs. Les républicains le savent et cherchent déjà à les attirer.

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