États-Unis

Les démocrates américains tentent le pari de l'«impeachment»

La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a annoncé le lancement d’une enquête en vue d’une procédure de destitution de Donald Trump. Si ses chances d'aboutissement sont faibles, il s’agit néanmoins d’un tournant historique dans la politique américaine, qui pèsera sur la campagne présidentielle de 2020

Nancy Pelosi a pris une décision explosive. Alors que le mot «impeachment» a longtemps été tabou pour la présidente de la Chambre des représentants, il ne l’est plus. Sa décision, mardi après-midi, de lancer une «enquête en vue d’une procédure d’impeachment» contre Donald Trump, éclaboussé par un scandale impliquant le président ukrainien, constitue un tournant majeur dans la politique américaine. Un point marquant de la présidence Trump. Désormais, c’est un président menacé de destitution qui brigue sa propre réélection.

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Avec un Sénat aux mains des républicains

Mais la question aujourd’hui est surtout la suivante: à qui va profiter cette procédure? Car ses chances d’aboutissement restent maigres. Jusqu’ici, l’idée d’une procédure de destitution divisait profondément les démocrates. Si l’aile gauche du parti, la New-Yorkaise Alexandria Ocasio-Cortez en tête, la revendique depuis des mois, Nancy Pelosi, fine tacticienne, a toujours estimé que cela reviendrait, pour les démocrates, à se tirer une balle dans le pied. Non seulement une telle procédure est longue et fastidieuse, mais ses chances de réussite sont objectivement faibles: les démocrates doivent pouvoir compter sur deux tiers des 100 voix au Sénat, à majorité républicaine. Un scénario quasi impossible.

Entre le cœur et la raison, Nancy Pelosi avait tranché: pour elle, si Donald Trump est acquitté, les démocrates risquent d’en faire les frais, et les dommages pourraient être importants en pleine campagne électorale. Son changement de stratégie, mardi, n’en est que plus extraordinaire. Le pari est risqué. Ces derniers jours, plusieurs démocrates, mitigés, ont fini par soutenir les plus progressistes, inconditionnels de l’impeachment. A la Chambre basse (435 députés), les démocrates sont désormais près de 170 sur 235 à soutenir l’idée d’une procédure de destitution.

Mais rembobinons la séquence. A l’origine de la polémique qui a déclenché la décision de la speaker démocrate, il y a un lanceur d’alerte, issu du Renseignement américain. Il a fait état cet été de pressions exercées par Donald Trump sur son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Le président américain lui aurait notamment demandé d’enquêter sur Hunter Biden, le fils de Joe Biden, candidat à la présidentielle de 2020 et son principal rival politique, pour des soupçons de corruption. Dès 2014, Hunter Biden travaillait pour un groupe gazier ukrainien, période sous Barack Obama durant laquelle Joe Biden était vice-président.

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Un abus de pouvoir

Ces révélations ont semé le trouble et provoqué des hauts cris dans les rangs démocrates. Un président qui fait appel à une puissance étrangère pour faire pression sur le favori de la primaire démocrate qui espère le remplacer à la Maison-Blanche? Un abus de pouvoir crasse. Mais il ne s’agit que de l’Acte I du psychodrame. L’Acte II est le suivant: à en croire des démocrates, Donald Trump ne se serait pas contenté de faire une «demande». Il aurait fait miroiter une aide militaire à l’Ukraine, comme levier de pression. Quelques jours avant le coup de fil, le président avait ordonné le gel de près de 400 millions de dollars d’aide militaire finalement débloqués le 12 septembre.

Donald Trump nie avoir fait pression. Il préfère charger Joe Biden, en l’accusant de corruption. «Si un républicain disait ce que Joe Biden a dit, il aurait droit à la chaise électrique immédiatement», n’a-t-il pas hésité à commenter depuis New York.

Une accélération mardi

Tout s’est accéléré mardi après-midi, le jour même où Donald Trump s’est exprimé devant l’Assemblée générale de l’ONU. D’abord, le président américain, sous pression, a fait savoir qu’il rendrait publique ce mercredi la retranscription de son échange téléphonique avec le président ukrainien. Ensuite, Joe Biden déclare prudemment être prêt à appuyer une procédure de destitution si Donald Trump ne coopère pas aux différentes enquêtes qui le visent. «Si Donald Trump ne s’y plie pas, le Congrès n’aura pas d’autre choix que de lancer la procédure de destitution», déclare-t-il, en faisant savoir que «ses derniers abus dépassent tous les précédents».

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Et enfin, près d’une heure plus tard, l’annonce de Nancy Pelosi. D’autant plus étonnante que même l’affaire de l’ingérence russe dans la présidentielle américaine de 2016, qui a empoisonné le mandat de Donald Trump depuis le début, et le rapport Mueller qui a mis en lumière les agissements problématiques du président ne l’avaient pas fait plier.

«Aujourd’hui, j’annonce que la Chambre des représentants ouvre une enquête officielle en vue d’une procédure de destitution», a-t-elle solennellement déclaré, après avoir accusé Donald Trump de violer la Constitution. «J’ai toujours dit qu’il nous fallait des faits […]. Maintenant nous avons les faits, nous sommes prêts», a précisé la démocrate. Son parti a décidé d’agir avant même de consulter la retranscription de l’échange téléphonique promise par Donald Trump. Le lanceur d’alerte, lui, a fait savoir qu’il était prêt à témoigner devant le Congrès.

Donald Trump a rapidement réagi à l’annonce de Nancy Pelosi en dénonçant, sur Twitter, une «chasse aux sorcières de caniveau». Plus confiant, il avait auparavant préféré relever que cette procédure de destitution pourrait lui être profitable dans les urnes.

Un processus fastidieux

La suite? La Constitution prévoit que le Congrès puisse destituer le président, le vice-président ou des juges fédéraux, en cas de «trahison, corruption ou autres crimes et délits majeurs». C’est désormais à la Chambre des représentants, à majorité démocrate, de poursuivre les enquêtes lancées contre Donald Trump et d’ouvrir une procédure d’impeachment si des éléments suffisants le permettent. La majorité simple est requise, soit 218 voix sur 435, pour franchir ce pas. Concrètement, la cheffe des démocrates va recourir aux six commissions de la Chambre des représentants qui enquêtent déjà sur Donald Trump pour élaborer la mise en accusation.

Si la procédure passe la rampe de cette Chambre, le Sénat mènera ensuite le «procès du président» à proprement parler. Il faudra alors, au terme des délibérations, une majorité de deux tiers des voix pour le condamner et aboutir à une éventuelle destitution.

Seuls trois présidents, les démocrates Andrew Johnson en 1868 et Bill Clinton en 1998, ainsi que le républicain Richard Nixon en 1973, ont fait l’objet d’une procédure de destitution. Les deux premiers ont été acquittés. Quant à Richard Nixon, rattrapé par le scandale du Watergate, il a préféré démissionner en 1974, avant que le Congrès ne parvienne à le démettre de ses fonctions. En 1842, le président John Tyler avait aussi fait l’objet d’une tentative d’impeachment. Mais elle n’a jamais abouti.

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