Le spectre de la fraude sur le scrutin présidentiel

La controverse enfle: la présidentielle risque-t-elle d'être faussée? Entre les équipes des deux candidats, John McCain et Barack Obama, les accusations pleuvent. Les républicains dénoncent une tentative démocrate de faire massivement enregistrer de faux électeurs. Les démocrates accusent leurs adversaires de viser à exclure le maximum de pauvres, de jeunes et de Noirs des listes électorales, pour éviter que des Etats qu'ils gouvernent ne basculent du côté de leur candidat.

L'«affaire» Acorn (Association des organisations communautaires pour une réforme immédiate) en est l'illustration. Ce regroupement démocrate de gauche milite pour améliorer l'accès des plus déshérités à la santé, à l'éducation, au logement, etc. Il s'est vanté d'avoir réussi à faire s'inscrire 1,3 million de nouveaux électeurs. Mais les républicains ont retrouvé, dans ses listes, des inscriptions fantaisistes. Lors du débat télévisé du 15 octobre, John McCain, citant nommément Acorn, a estimé que les Etats-Unis sont «sur le point de voir se perpétrer une des plus grandes fraudes dans l'histoire du vote». Ses partisans multiplient les allégations en ce sens. Pour son directeur de campagne, Rick Davis, un «nuage de suspicion» entoure d'ores et déjà le résultat du scrutin.

Acorn semble avoir gonflé d'un gros tiers le nombre réel de ceux qu'elle prétend avoir amenés à s'inscrire; et l'association admet avoir présenté un très petit nombre d'inscriptions frauduleuses. Mais elle invoque la négligence de quelques individus. Surtout, plaide-t-elle, elle ne fait qu'aider les gens à s'inscrire, ce sont les fonctionnaires des Etats qui, après vérification, délivrent les cartes d'électeur.

«Omniprésente»

Pour les démocrates, leurs adversaires républicains préparent les esprits à une contestation du résultat en cas de défaite et font pression sur les électeurs les moins au fait de leurs droits pour les décourager de voter. Ils les accusent aussi de «purger» les listes électorales dans des cantons démocrates. Des étudiants se verraient refuser l'inscription sous le prétexte que leur vrai lieu de résidence est dans leur Etat d'origine; des personnes endettées, dont l'appartement a été saisi, seraient exclues des listes pour «absence de domicile fixe».

Le Prix Nobel d'économie Paul Krugman écrit dans L'Amérique que nous voulons (2008) que «la fraude électorale (a été) omniprésente» aux Etats-Unis pendant longtemps. En 1960, le soupçon de manipulation a plané sur la victoire du démocrate John Kennedy. En 2000, l'élection de George Bush ne fut due qu'au basculement de la Floride, où ses partisans furent accusés d'avoir truqué le résultat.

Ce souvenir, encore très présent, l'est d'autant plus pour deux raisons. D'abord, l'émergence de Barack Obama a généré une inscription inhabituelle de nouveaux électeurs. Ensuite, dans un pays au gouvernement fédéral, chaque Etat instaure ses règles. Dans 33 d'entre eux, on peut voter par anticipation, ce qui suscite déjà des contestations; dans les autres, on ne vote que le jour du scrutin. Certains Etats n'acceptent que le bulletin en papier, d'autres font voter sur machine électronique ou admettent parfois les courriels. Ici, la carte d'électeur suffit; ailleurs, il faut présenter au moins deux autres certificats d'identité. Le moindre hiatus entre ces papiers officiels peut valoir interdiction de voter.

Le Time recense les «7 éléments qui pourraient fausser l'élection». Dans l'ordre: l'éviction d'électeurs des listes, les inscriptions fausses ou multiples, les bulletins entachés d'erreurs, les enregistreurs électroniques qui ne permettent aucun recompte des suffrages, la distribution inégale des ressources qui pénalise les plus pauvres (l'attente pour voter peut être six fois plus longue dans leurs quartiers), mais aussi, les identifications requises récemment modifiées et inconnues des électeurs, enfin la confusion des règles d'un lieu à l'autre dans un pays où la mobilité géographique est importante.

Les contestations pourtant ne portent que sur 0,013% des scrutins. Si le vainqueur du scrutin est indiscutable, les polémiques seront vite oubliées. Mais si sa victoire dépendait encore une fois de quelques cantons en Ohio ou en Floride, les démocrates craignent que les républicains ne soient bien plus déterminés et procéduriers qu'ils ne le furent en 2000.