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Démocratie: le début de l’histoire

«Der Spiegel» et «Die Zeit» s’interrogent sur l’avenir de la démocratie. Il y a de quoi

Début août, à quelques jours d’intervalle, deux des plus influents médias allemands s’interrogeaient sur l’avenir de la démocratie. Dans un éditorial, «Der Spiegel», premier magazine du pays par le nombre de lecteurs, évoquait une rupture comme on en a connu en 1914 ou il y a 25 ans lors de la chute du Mur. Actes terroristes, putsch, polarisation des sociétés, tentation autoritaire, les attaques contre les valeurs démocratiques se multiplient, le monde bascule, expliquait-il. «Die Zeit», de son côté, titrait «Le combat pour la démocratie a commencé». «Durant des décennies, on a tenu la liberté comme quelque chose qui allait de soi, écrivait-il. Soudain les populistes autoritaires, partout dans le monde, menacent les sociétés libérales. Il est temps de se réveiller.»

Faut-il parler d’un nouveau Zeitgeist? D’une époque où les valeurs démocratiques ne s’imposent plus d’elles-mêmes? D’un temps où les coups de butoir, venus de trop d’horizons à la fois, menacent l’édifice libéral patiemment construit depuis la deuxième guerre mondiale? Jusqu'à récemment, l’Allemagne affichait sa confiance retrouvée, ses ambitions assumées, son optimisme décomplexé avec une chancelière qui pouvait affirmer simplement: «Wir schaffen das», quand elle ouvrait généreusement ses frontières à des centaines de milliers de réfugiés. Epargnée par les vents contraires, la locomotive de l’Europe pouvait se permettre de ne pas trop s’attarder sur les menaces qui pointaient.

Fatigue démocratique

Quelques attaques à caractère islamiste ou raciste, la crainte du trop-plein de réfugiés, un coup d’Etat raté en Turquie, la dérive d’Erdogan après celle de Poutine, et voici que l’Allemagne est à son tour saisie par le doute. Les populistes de l’AfD pointent désormais à 20% d’intentions de vote dans plusieurs régions. Le pays s’aligne sur le reste de l’Europe qui, pour diverses raisons, souvent contradictoires, a lentement sombré dans une forme d’apathie, de fatigue démocratique. Le Sud déchante depuis les cures d’austérité imposées au nom de l’Union monétaire. L’Est gamberge depuis un certain temps face à l’Union des valeurs. Le Nord se détourne peu à peu de l’Union politique. Partout, on s’interroge sur la solidité démocratique de l’Europe.

Au-delà de notre continent, voici des années que le modèle démocratique est contesté par les nouveaux champions de l’autoritarisme que sont la Chine et la Russie. Pékin fait des envieux sur le plan économique, Moscou impressionne sur le plan stratégique. Ils s’érigent en contre-modèles d’un monde qualifié d’«occidental». Bachar al-Assad et le général al-Sissi ont enterré le printemps arabe. L’islam politique et radical guerroie pour un retour à la théocratie. Et voici que Donald Trump pourrait faire plonger les Etats-Unis, principale puissance démocratique, dans l’inconnu.

Il est temps de se réveiller

En Europe, le Front national est aux portes du pouvoir – même si ce ne sera pas pour 2017 – alors que l’Autriche semble prête à s’offrir à l’extrême droite. Oui, jusqu’à nos portes, la démocratie est menacée. Mais elle l’a toujours été, plus ou moins. La fin de l’histoire – le triomphe de la démocratie et du marché – décrétée après la chute du communisme n’était qu’une illusion. La démocratie, forme la plus exigeante de l’exercice de la liberté dans le respect des différences – sera toujours un combat. Elle n’en est qu’au tout début de son périple avec son siècle et demi d’histoire. Il n’est toutefois pas anodin que l’Allemagne, lieu le plus tragique de l’effondrement passé de la démocratie, s’interroge à nouveau. Il est temps, en effet, de se réveiller.

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