Afrique

La démocratie kényane à l’épreuve

La décision est historique: la Cour suprême de Nairobi a invalidé la réélection du président Kenyatta. Les Kényans devront revoter d’ici deux mois dans un contexte explosif

La démocratie kényane est-elle renforcée? Ou le pays, relatif îlot de stabilité en Afrique de l’Est, va-t-il au contraire renouer avec ses démons? Après l’invalidation de l’élection présidentielle du 8 août par la Cour suprême vendredi, aucun Kényan ne se risque à une réponse.

Dans les rues de Nairobi, seuls les partisans de l’éternel opposant Raila Odinga, une nouvelle fois battu en août dans les urnes, paradaient. Ils chantaient à la gloire de leur champion mais aussi à celle président de la Cour suprême, David Maraga, présenté «comme le visage de la justice».

Quelques heures plus tôt, le magistrat avait énoncé le jugement devant la presse. L’élection «n’a pas été conduite en accord avec la Constitution et des illégalités et irrégularités ont affecté l’intégrité du processus», a-t-il dit, à la stupeur générale. Le président sortant Uhuru Kenyatta l’avait emporté par 54,27% des voix.

Raila Odinga, éternel candidat

Mais le camp de Raila Odinga avait dénoncé des fraudes. Sous la pression internationale, l’opposition s’était finalement résolue à saisir la plus haute juridiction du pays. En 2013, lors de la précédente élection perdue par Odinga contre Kenyatta, une procédure similaire s’était enlisée et avait été rejetée pour des questions de procédure.

Il y a dix ans, les contestations post-électorales avaient provoqué un bain de sang, avec Raila Odinga déjà dans le rôle du candidat malheureux. Le politicien de 72 ans en est à sa quatrième tentative pour accéder au pouvoir.

Le vétéran de la politique kényane est cette fois récompensé pour avoir activé la justice plutôt que de contester le résultat dans la rue. Quatre juges des six de la Cour suprême se sont prononcés en faveur de cette invalidation, les deux autres ont dénoncé l’absence de preuves présentées par l’opposition, le dernier était malade.

Inédit en Afrique

Cette décision est historique non seulement au Kenya mais aussi en Afrique. «Cela veut dire que le Kenya, une des sociétés les plus ouvertes d’Afrique, gagne en maturité démocratique. Désormais, l’opposition peut se tourner vers la justice et partir du principe qu’elle sera équitable», se réjouit Muriti Muthiga, pour l’International Crisis Group, depuis Nairobi. «C’est un exemple pour le reste du monde», renchérissait Justus Nyang’aya, le directeur d’Amnesty International au Kenya.

Mais, avec ce jugement, le pays plonge dans l’inconnu. Les Kényans devront retourner aux urnes d’ici 60 jours. Les élections du mois d’août étaient déjà redoutées, tant le pays reste traumatisé par les violences post-électorales qui avaient fait près de 1200 morts entre 2007 et 2008. En comparaison, le scrutin d’août avait été bien moins sanglant avec une vingtaine de victimes.

La communauté internationale pouvait pousser un ouf de soulagement. Il aura été passager. Le Kenya rentre à nouveau en période électorale avec tous les risques de dérapage. Quelques heures après la décision de la Cour suprême, le président Uhuru Kenyatta s’est solennellement adressé à la nation.

Il a commencé par appeler tous les «frères Kényans» à se «tenir la main». Il a surtout dit «respecter» la décision des juges, tout en étant en désaccord avec elle. Une déclaration apaisée plutôt rassurante avant ces prochaines semaines périlleuses.

«Ils ont leur place en prison»

Mais déjà les premiers écueils apparaissent. Raila Odinga a immédiatement réclamé le remplacement des membres de la commission électorale, qui avait proclamé la victoire de son rival. «Ces commissaires doivent partir. La plupart d’entre eux ont leur place en prison», a-t-il lancé. Le président de la commission a refusé de démissionner mais a promis des remaniements dans son équipe.

Deux mois pour un nouveau scrutin, c’est court. «Il sera possible d’organiser une nouvelle présidentielle dans de meilleures conditions. En août, c’étaient des élections générales», veut croire Muriti Muthiga. Mais les députés, sénateurs ou gouverneurs vaincus dans les urnes pourraient eux aussi se tourner vers la justice, accentuant l’imbroglio.

La Cour suprême ne publiera pas le détail de son jugement avant trois semaines, ce qui continuera d’alimenter les spéculations sur les irrégularités d’août. Pas de quoi ramener rapidement la sérénité. Les avocats de l’opposition dénonçaient des retards dans la transmission des résultats, ce qui ouvrait la possibilité à des manipulations, et des incohérences dans les procès-verbaux électoraux.

Une semaine avant le scrutin, Christopher Msando, responsable informatique de la commission électorale, était retrouvé mort, après avoir été torturé.

Lignes de fracture ethniques

Malgré les appels à l’unité du président Kenyatta, la scène politique kényane demeure très polarisée sur des bases ethniques. Depuis l’indépendance du pays en 1963, le pouvoir est principalement aux mains des Kikuyus, le groupe le plus nombreux, dont est issu Uhuru Kenyatta.

Raila Odinga appartient, lui, à l’ethnie des Luos, qui affirment être marginalisés. Dans la capitale Nairobi, ces derniers se concentrent dans les bidonvilles de Kibera ou Mathare. «Même historique pour la démocratie au Kenya, la décision de la Cour suprême ne va pas faire bouger ces lignes de fracture», concède Muriti Muthiga.

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