Afrique

La démocratie modèle du Ghana à l’épreuve

Plus de 13 millions de Ghanéens sont appelés aux urnes le 7 décembre. Une élection nationale dont la donne a changé suite à la mort soudaine du président John Atta Mills. Le vote s’annonce serré et tendu pour cette démocratie exemplaire de l’Afrique de l’Ouest. Reportage

Legon, en bordure d’Accra, la capitale du Ghana. Rashid Odoi patiente dans la pénombre que l’électricité revienne. «Chaque matin, on décortique l’élection à l’antenne. Et les sujets chauds ne manquent pas», lance le responsable de la programmation de la radio du campus. L’Université du Ghana concentre près de 21 000 étudiants. L’ambiance est bouillonnante, le campus est quadrillé d’affiches électorales. L’éléphant du parti d’opposition, le New Patriotic Party (NPP – libéral), fait face au parapluie protecteur coiffé d’une tête d’aigle du Congrès national démocratique (NDC – socialiste), au pouvoir depuis 2008. Deux hommes se battent pour la présidence: Nana Akufo-Addo (NPP) et John Dramani Mahama (NDC) qui assure l’intérim à la tête du pays.

Tradition démocratique

«Nous avons été les premiers à être indépendants en Afrique. Depuis, nous avons tout connu, de la dictature au régime présidentiel. A la fin, nous avons opté pour la démocratie et les Ghanéens sont prêts à la défendre», insiste le secrétaire général de l’Association ghanéenne des journalistes (GJA). Pour Bright Blewu, un dérapage hors des rails démocratiques est peu probable.

Depuis une vingtaine d’années, le Ghana a enchaîné les élections libres et goûté à deux alternances de pouvoir. Une exception au sein d’une région minée par les conflits post-électoraux et les coups d’Etat. En mai 2008, la présidentielle s’était jouée en faveur du candidat de l’opposition, John Atta Mills, pour 20 000 voix sur 9 millions de suffrages. Une mince victoire qui aurait enflammé bien des pays voisins. Mais là, aucune violence, ni heurts. Un exploit que la petite enclave anglophone d’Afrique de l’Ouest va devoir rééditer lors de l’élection nationale du 7 décembre. Le décès soudain du président John Atta Mills a redistribué les cartes. La partie s’annonce serrée.

Depuis deux semaines, la machine politico-médiatique s’est emballée. Pas un jour sans un scandale dans les médias: corruption, fraude, écoutes téléphoniques… Aucun parti n’y échappe. Dernier épisode en date: le choix controversé du président de la commission électorale de créer 45 circonscriptions électorales en plus. Depuis, Kwadwo Afari Gyan est un homme menacé de mort. Porte fermée et sécurité renforcée, impossible de le rencontrer. «Une manœuvre de la commission pour favoriser le parti en place», dénonce l’ancien président John Agyekum Kufuor (NPP), inquiet que ses troupes manquent de force pour disputer ces nouveaux sièges de députés.

A quelques ruelles de là, le siège central du parti d’opposition, le New Patriotic Party (NPP), est envahi par une centaine de jeunes surchauffés. «On n’est pas venus pour mettre le feu, mais pour réclamer justice», rassure Mboda Osman. La foule, venue de Bawku, dans le nord-est du Ghana, est là pour demander la libération de leur député Amadu Dramani Sakandé qui vient d’être condamné à deux ans de prison ferme par la Cour suprême. Le politicien d’origine burkinabé est accusé de fraude sur la nationalité. Une tentative de mettre hors course leur parti à trois mois des élections, dénonce le chef des jeunes éléphants. «Notre circonscription est de loin la plus disputée.»

Bilan solide

Le parti au pouvoir mise, lui, sur la continuité. Peu d’ombres entachent le bilan du président défunt, John Atta Mills. L’Etat de droit a été renforcé et l’économie est florissante. On se souvient d’ailleurs que Barack Obama avait choisi le Ghana en 2009 pour y effectuer sa première visite de président des Etats-Unis en Afrique subsaharienne. En plein Oxford Street, l’artère commerciale de la capitale, une énorme affiche du NDC trône fièrement. Impossible de la manquer. Dessus, John Atta Mills tend la main à John Dramani Mahama, son successeur. Le message est clair: «Still pursuing the vision» (Continuer la vision). En une année, la croissance du pays a doublé pour atteindre 12% l’année passée, irriguée par les pétrodollars qui coulent à flot dans le pays depuis 2010. Mais les Ghanéens s’inquiètent d’une telle manne. «J’espère qu’on va tous en profiter, pas comme chez notre voisin le Nigeria. Leur pays est ravagé par le pétrole», lance George. Depuis cinq ans, il a monté son entreprise de téléphonie sur cette artère grouillante.

Le gouvernement aligne les garanties. La gestion du brut est basée sur le modèle norvégien: «Une industrie pétrolière où le sens de l’équité et de la justice doivent être reproduits localement pour le bénéfice de tous les Ghanéens», déclarait le vice-président John Dramani Mahama à l’Agence de presse ghanéenne (GNA). Et début mars, le parlement a décidé à l’unanimité d’attribuer 70% des revenus du pétrole à des projets de développement. Car si pour l’instant Accra et le Sud profitent du boom économique, le Nord agraire reste en retrait. Dans les régions rurales, plus de 80% de la population vit en autarcie dans une extrême pauvreté.

La santé est une priorité pour les Ghanéens. Selon un sondage réalisé en mai, elle se place juste derrière l’emploi et l’éducation comme principal enjeu pour les élections. «Les hôpitaux se font ­rares dans la région. Quand un patient vient se faire soigner, les médecins manquent et les médicaments remboursés ne sont pas en stock», résume Frederick Adu Anti, de la Croix-Rouge suisse à Tamale. Depuis 2005, l’organisation quadrille les régions septentrionales pour mener des opérations ophtalmologiques. Le gouvernement a mis en place une assurance maladie nationale en 2004 – l’une des meilleures du continent – mais seulement 34% de la population en bénéficierait. Mboda Osman, le jeune politicien du NPP, n’hésite d’ailleurs pas à parler d’un retour à la case départ: «Aucun progrès n’a été fait depuis que notre parti a introduit cette assurance. Le nombre d’assurés est très bas et mieux vaut résider à Accra pour être soigné!»

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