Emmanuel Macron avait annoncé la couleur. Lorsqu’il se présente samedi soir devant les quelque dix mille à douze mille personnes réunies au Parc des expositions de la porte de Versailles à Paris, l’ancien ministre de l’économie a fait rajouter un mot symbolique à «En Marche!», le nom de son mouvement (120 000 adhérents revendiqués) qui lui sert de slogan. Sur le pupitre, face caméras, «#RévolutionEnMarche» s’affiche, reprenant le titre de son livre déjà best-seller «Révolution» (Ed. XO).

La volonté de l’ancien ministre de l’économie de 38 ans est donc bien de casser la baraque et de faire mentir ses détracteurs qui ne voient en lui, depuis le rassemblement des premiers volontaires «marcheurs» en avril dernier, qu’une bulle médiatique. Il lui fallait pour cela gagner en crédibilité et en assise populaire. C’est ce qu’il a réussi hier.

L’adhésion à la personne

Première évidence dans le hall surchauffé, pour lequel l’organisation affirme avoir refusé plusieurs milliers d’inscriptions: Emmanuel Macron joue plus que jamais le registre de l’adhésion à sa personne. L’ancien haut-fonctionnaire, banquier chez Rotschild et Secrétaire général adjoint de l’Elysée (2012-2014), lancé le 16 novembre dans la course à la présidentielle de mai 2017, a occupé hier le centre de la scène, terminant son meeting dans un finish caricatural, à bout de voix et les bras en croix, comme s’il était déjà vainqueur. Risqué! La séquence vidéo repasse depuis en boucle sur les réseaux sociaux, attisant critiques sur le «Macron show».

Mais la démonstration est faite. Emmanuel Macron, de loin le plus jeune de tous candidats, veut tout donner durant cette campagne. Il démontre aussi qu’il apprend vite sur le plan oratoire: ses premières interventions publiques à Paris (La Mutualité, le 13 juillet), Strasbourg, Le Mans et Montpellier (octobre) étaient trop longues, pas toujours engageantes, ponctuées de maladresses et d’une tendance à trop s’écouter parler avec des phrases longues et peu de rythme. Changement radical cette fois: le candidat Macron a compris qu’il lui faut, au pays de l’éloquence, marquer son auditoire.

Le «candidat du travail»

Seconde confirmation: son programme ne sera pas un énoncé de mesures au cordeau, comme l’est celui de François Fillon, vainqueur de la primaire de la droite du 27 novembre et pour l’heure favori de l’élection présidentielle face à celle qui semble promise au second tour, la présidente du Front National Marine Le Pen.

S’autoproclamant «candidat du travail», résolu à apprendre aux Français à «accepter l’échec entrepreneurial» pour réhabiliter «une culture du risque», privilégiant les accords de branche sur la durée légale de travail hebdomadaire qu’il n’entend pas modifier et résolu à taxer davantage les revenus de l’épargne et les retraités aisés, Emmanuel Macron abat deux cartes: celle des jeunes qui constituent sa cible principale, et celle d’un social-libéralisme de rupture, pour bien se démarquer du premier ministre sortant Manuel Valls, lancé lui aussi dans la bataille depuis le 5 décembre.

Fait important: l’ancien ministre de l’économie a souvent présenté samedi des idées évoquées par d’autres, à droite comme à gauche. L’autonomie des universités et des hôpitaux, la possibilité pour les salariés de bénéficier de l’assurance chômage s’ils démissionnent (pendant un an) et l’instauration d’un bonus-malus des cotisations sociales ne sont pas des idées neuves. Là aussi, le changement tient dans le style Macron, et dans la crédibilité que lui donne sa démarche.

Le refus de la primaire de la gauche

Troisième leçon de ce meeting populaire réussi qui en annonce d’autres: Emmanuel Macron est déjà dans l’élection présidentielle et n’a plus aucun intérêt à concourir – ce qu’il a toujours refusé de faire – à la primaire de la gauche des 22 et 29 janvier, qui verra s’affronter Manuel Valls et un autre ancien ministre de l’économie Arnaud Montebourg.

La preuve en est aussi apportée par son discours offensif sur l’Europe et la nécessité de défendre les acquis de l’intégration communautaire, qui le démarque de tous les candidats actuels de la gauche et de la plupart des candidats. «Face aux risques de la mondialisation, seule l’Europe peut nous protéger a-il assuré. Nous devons à nouveau oser rêver à l’Europe, c’est notre chance.» Son positionnement au centre de l’échiquier politique jadis occupé par François Bayrou (qui pourrait encore se porter candidat à l’Elysée pour une troisième fois) est enfin confirmé par ses attaques contre la suppression annoncée de 500 000 fonctionnaires par François Fillon.

La question des soutiens

La machine Macron est bien présidentielle. Ce qui suppose maintenant d’apporter deux réponses urgentes: quels sont les poids lourds du monde politique ou des affaires prêts à soutenir une démarche susceptible de faire perdre des voix à la gauche comme à la droite? Et peut-il espérer obtenir les 500 parrainages d’élus nécessaires pour se présenter devant le suffrage universel? Hier à Paris, à nouveau, l’un de ses principaux soutiens était le maire socialiste de Lyon Gérard Collomb. Mais peu d’autres visages de «progressistes» de premier plan étaient visibles. Idem du côté des grands patrons. Ou des personnalités de la société civile. La question des parrainages le verra à coup sûr s’opposer frontalement aux partis traditionnels. Rude bataille en perspective.

Emmanuel Macron a beau être «En Marche», il est encore loin d’avoir franchi tous les obstacles pour partir à l’assaut de l’Elysée. Plus il avance sur un programme, plus les critiques seront frontales et virulentes vis-à-vis de ce «révolutionnaire» qui est un pur produit du système et de l’élite hexagonale. Mais avec environ 15% des intentions de vote au premier tour de la présidentielle, l’homme devient de plus en plus difficile à désarmer et à marginaliser. Il peut faire bouger les lignes et ne va pas s’en priver.


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