Pétrole

Démonter des plateformes pétrolières, un chantier titanesque

Après quarante ans d’exploitation des hydrocarbures au large de ses côtes, le Royaume-Uni a épuisé les quatre cinquièmes de ses réserves. Le temps est venu pour lui de démonter ses énormes plateformes, un défi logistique, écologique et financier

Quand l’énorme monstre d’acier est arrivé au port anglais d’Hartlepool en mai 2017, Paul Corr, de la société Able UK, en charge de sa destruction, a été le premier à monter à bord. Le décor qui l’attendait sur la plateforme pétrolière Brent Delta l’a profondément marqué. «Tout était resté en place: les gilets de sauvetage, les vêtements personnels, les photos de famille accrochées aux murs… Dans la cabine du capitaine, il y avait une tasse de café à moitié bue. C’était une vision fantomatique.»

La plateforme pétrolière, haute de 150 mètres et pesant l’équivalent de 2000 bus, était demeurée exactement en l’état. Quelques mois plus tôt, 160 employés y travaillaient encore, mettant un point final à quatre décennies d’extraction de gaz et de pétrole. Aujourd’hui, une cinquantaine d’ouvriers démontent Brent Delta, morceau par morceau.

L'origine du «baril de Brent»

Les panneaux informatiques poussiéreux de la salle de contrôle sont encore là, comme le décor d’un James Bond des années 1970 laissé à l’abandon. Plus de 97% de la structure seront recyclés, souligne Neil Etherington, d’Able UK. Il s’agit principalement d’acier vendu en vrac. La gigantesque structure est un symbole. En 1976, le champ de pétrole et de gaz de Brent, au large des côtes britanniques, qui a donné son nom au fameux «baril de Brent», a marqué le début de l’exploitation des hydrocarbures en mer du Nord. Aujourd’hui, les réserves, côté britannique, ont été exploitées aux quatre cinquièmes. Les plateformes doivent être ramenées sur terre et démantelées.

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La tâche est colossale, posant un triple défi logistique, écologique et financier. En mer du Nord, rien que dans les eaux britanniques, il y a 350 plateformes, 5000 puits et 3000 pipelines. Si 35 gisements ont déjà été nettoyés, le plus dur est à venir. C’est particulièrement vrai loin des côtes, où les structures sont les plus lourdes. Brent, exploité par Shell, fait figure de pionnier. «Jamais un démantèlement de cette taille n’avait été réalisé», explique Fiona Legate, de la société de conseil Wood Mackenzie. Jusqu’à présent, pour les grosses plateformes, la déconstruction était opérée pièce par pièce, en pleine mer, ce qui était dangereux: pas facile de couper des tonnes d’acier entre les vagues et le vent. L’arrivée sur le marché du plus gros bateau au monde a changé la donne.

Une convention que l’industrie rechigne à respecter

Le Pioneering Spirit est un monstre créé par la société néerlandaise Allseas: 380 mètres de long, 125 mètres de large. Il a permis à Shell de séparer Brent Delta de ses trois énormes piliers de béton posés au fond de l’eau et de soulever d’un coup ses 24 200 tonnes qui ont été transférées sur le bateau. La plus grosse levée en pleine mer de tous les temps. Cette prouesse technologique est pourtant loin de répondre au défi écologique. En 1992, l’industrie pétrolière a signé une convention s’engageant à ne rien laisser sur place. Aujourd’hui, elle rechigne.

En Italie en 2016: Le référendum italien sur les plateformes offshore invalidé

Pour Brent Delta, si le squelette d’acier a été transporté à Hartlepool, les énormes colonnes de béton qui soutenaient la plateforme sont toujours en place, dépassant la crête des vagues. Impossible de les ramener à terre, elles sont beaucoup trop lourdes. Shell a étudié la possibilité de les couper cinquante mètres sous l’eau, pour laisser libre cours à la navigation maritime. Mais le poids de ces simples tronçons est tel que l’exercice relève de la mission impossible. La compagnie pétrolière a donc demandé une dérogation à la convention, et souhaite placer un simple système de lumières au sommet des piliers pour alerter les bateaux. Elle espère obtenir le feu vert final des autorités britanniques l’année prochaine.

L’avis de Greenpeace

En soi, ces énormes masses de béton n’inquiètent guère David Santillo, de Greenpeace. «Mais beaucoup d’autres déchets leur sont associés», avertit-il. En particulier, d’énormes «cellules» de stockage de plus de cinquante mètres de haut sont situées à la base des piliers. A l’intérieur se trouve du sable, qui servait à équilibrer la structure, mais aussi du pétrole et des résidus chimiques… Shell propose de presque tout laisser en place. «Ils savent que c’est possible techniquement d’en nettoyer le contenu, réplique David Santillo. Ils ne laissent pas derrière eux du ciment «propre», comme ils aimeraient le laisser entendre.»

De même, Shell veut laisser sur le fond marin des morceaux métalliques issus du forage du puits, ainsi que les pipelines les plus gros. «Nous avons conclu qu’aller chercher [ces déchets], les transporter et les retraiter aurait un impact supérieur sur l’environnement que les laisser sur place», affirme Duncan Manning, de Shell.

Un défi financier

Le troisième défi pour la mer du Nord est financier. Officiellement, les compagnies pétrolières paient elles-mêmes ce travail. Selon les estimations de Wood Mackenzie, l’industrie va devoir dépenser 56 milliards de livres (75 milliards de francs) pour tout nettoyer d’ici à 2050. Mais face à l’ardoise, l’Etat britannique compense. Il accorde des rabais fiscaux qui peuvent couvrir jusqu’à 75% des coûts et s’élèvent en moyenne à 45%.

Pour le Trésor britannique, cela change tout. Après avoir gagné de l’argent pendant quatre décennies, le voilà qui doit mettre la main à la poche. En 2016, pour la première fois de l’histoire du Royaume-Uni, les rentrées fiscales de la mer du Nord, déjà fortement réduites par la chute du prix du pétrole, ont été annulées par les crédits d’impôt du démantèlement. En deux générations, l’argent des hydrocarbures s’est évaporé.

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