L’époque était au lyrisme, au soir du 6 mai 2007: «Je veux lancer un appel à tous ceux qui dans le monde croient aux valeurs de la tolérance, de liberté, de démocratie et d’humanisme, à tous ceux qui sont persécutés par les tyrannies […] pour leur dire que la France sera à leur côté.» Le président tout juste élu, Nicolas Sarkozy, promettait la rupture en tous domaines, et notamment une diplomatie arrimée aux droits de l’homme.

Quatre ans plus tard, le «groupe Marly», ensemble de «diplomates français de générations différentes, certains actifs, d’autres à la retraite», dresse dans Le Monde un constat à la mesure de sa déconvenue, accablant. «Nous souhaitons que notre diplomatie puisse à nouveau s’appuyer sur certaines valeurs (solidarité, démocratie, respect des cultures) bien souvent délaissées au profit d’un coup par coup sans vision.» Plus alarmistes encore, ces signataires anonymes et «critiques» estiment que «la voix de la France a disparu dans le monde» en raison de «l’amateurisme», de «l’impulsivité» et des «préoccupations médiatiques à court terme» prêtés à Nicolas Sarkozy dans la conduite de sa politique étrangère, pilotée depuis l’Elysée sans considération pour le Quai d’Orsay, objet «d’un mépris ostensible». «Les diplomates se sont toujours plaints de ne pas être écoutés. Déjà pendant la crise de Suez, en 1956 sous la IVe République, les dirigeants avaient toute la diplomatie contre eux», tempère la spécialiste des institutions Marie-Christine Kessler.

«Ce texte est anonyme, on ne sait pas d’où il vient, ni si ses auteurs sont légitimes», relève pour sa part le professeur de sciences politiques Frédéric Charillon*. «Mais s’il est excessif, cet article traduit un malaise lié à une séquence difficile», admet l’universitaire. L’été passé, les anciens ministres des Affaires étrangères Alain Juppé et Hubert Védrine avaient lancé un premier avertissement dans Le Monde: «L’instrument [diplomatique] est sur le point d’être cassé», écrivaient-ils, soulignant le recul drastique des moyens financiers et humains alloués au Ministère des affaires étrangères (–20% en 25 ans).

Cassée ou simplement endommagée, force est de constater que la diplomatie française a cumulé les ratés ces dernières semaines. Des errements tunisiens de la ministre des Affaires étrangères Michèle Alliot-Marie (MAM) à l’attentisme dans le dossier égyptien, en passant par la crise ouverte avec Mexico à propos du cas de la prisonnière Florence Cassez, «je pense que beaucoup de Français ressentent de la honte», avance l’ancien ambassadeur Eric Rouleau, grand connaisseur du Moyen-Orient.

«Sans être du groupe Marly, je souscris entièrement aux thèmes qu’il soulève, affirme l’écrivain Jean-Christophe Rufin, lui aussi ancien ambassadeur. Le Quai d’Orsay est complètement dépossédé de la politique étrangère, conçue par le président de la République et mise en œuvre par un réseau parallèle d’hommes à lui.» Dépêché en urgence en Tunisie, alors qu’il s’agissait de redresser la barre en plein scandale MAM et de prendre la relève d’un ambassadeur accusé de n’avoir pas anticipé la chute de Ben Ali, Boris Boillon, impétueux diplomate de 41 ans, est l’un d’entre eux. Son installation a tourné au désastre. La semaine passée, il a dû faire des excuses télévisées après avoir reproché à une journaliste tunisienne sa question «débile», lors de sa première conférence de presse. «Je ne connais pas de diplomate au monde qui fasse quelque chose d’aussi stupide. C’est un proche de Nicolas Sarkozy, c’est lui qui l’a choisi, qui l’a nommé. Parce que Sarkozy veut tout faire», tempête Eric Rouleau.

«Ces six derniers mois, corrobore Jean-Christophe Rufin, il a resserré son contrôle sur l’ensemble du système. Les nominations sont faites sur des critères d’allégeance bien plus que de compétence. La nomination du dernier ministre des Affaires étrangères [ndlr: MAM, nommée en novembre 2010] en était une démonstration de plus. Son rôle principal devait être de ne pas faire de vagues.» C’est raté: le site des Echos avançait hier que l’exécutif cherchait déjà un remplaçant à la ministre «en sursis».

Le grand dessein méditerranéen du président, annoncé dès le soir de son élection, s’est lui aussi envasé. Mise en œuvre sans consultation avec ses partenaires européens, l’Union pour la Méditerranée est aujourd’hui une coquille quasi vide installée à Barcelone, totalement muette depuis que la bourrasque démocratique soulève le monde arabe. Vu de Berlin, l’échec est patent, et Paris, qui, comme Rome, s’était arrogé un rôle moteur dans la politique méditerranéenne de l’Union, est dorénavant discrédité.

L’Union pour la Méditerranée est aujourd’hui une coquille quasi vide installée à Barcelone