L’appel du Nord américain (5/5)

A Denali, Alaska, royaume de loups… et de chasseurs

Protégés dans le parc national situé au cœur de l’Alaska, les loups sont menacés par les chasseurs dès qu’ils sortent de la zone. Les tensions entre protecteurs de la nature et trappeurs sont vives

De Barrow, la ville la plus au Nord des Etats-Unis, peuplée d'Inuits, aux loups menacés de Denali, en passant par Whittier, où presque tous les habitants vivent dans un seul immeuble, «Le Temps» arpente cette semaine l'Alaska sauvage.

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Nos pieds s’enfoncent dans le sol tapissé de ronces et de mousse. Bridget Borg s’arrête: «Vous voyez ça? Des excréments de loups.» Un peu plus loin, c’est au tour de son assistante, Kaija Klauder, de faire une brève pause: «Là, ce sont typiquement des crottes de lynx, plus petites et plus compactes.» Ce jour-là, par un beau soleil et sous l’attaque de féroces moustiques, nous accompagnons deux biologistes du parc national de Denali, loin des sentiers battus, avec une mission bien précise: retrouver la carcasse d’un élan tué par une meute de loups. Ou plutôt ce qu’il en reste.

Une touffe de poils sur un tronc

«Hey, bear!», «Hey, beeeeearrrrr!» Toute guillerette, Bridget annonce sa présence aux éventuels grizzlis qui seraient dans le coin: les plantigrades n’apprécient pas vraiment d’être pris par surprise. L’endroit est idyllique. Très vert. Calme. Les deux femmes se regardent, l’une avec une boussole dans la main: «Ce n’est pas plutôt par là?» La dernière fois qu’elles étaient à l’endroit où l’élan a été tué, c’était en hiver. Pas évident donc de se repérer. Le but de la balade est de récupérer des caméras posées il y a plusieurs mois. Bridget Borg est une spécialiste des loups. «Nous avons posé des appareils qui se déclenchent au moindre mouvement, l’un pour prendre des photos, l’autre de petites vidéos. On verra bien qui est venu rendre visite à la carcasse…»

Ça y est, nous arrivons à la scène du crime. De l’élan, il ne reste plus que des poils répartis sur plusieurs mètres. Plus d’os. «Et la vermine a réduit les bois en poudre», glisse Bridget en montrant des petits tas. Bonne nouvelle, les deux caméras attachées à des arbres sont toujours là, dans leurs petites boîtes métalliques vert militaire. L’une, d’ailleurs, avec de drôles traces de griffes. Les biologistes emballent les caméras dans leur sac à dos, tout excitées de découvrir ce qu’elles recèleront. Kaija détache une petite touffe de poils bruns restée sur un tronc: «On peut en tout cas déjà dire qu’un ours est passé par ici…»

La surprise du glouton

Retour aux quartiers généraux des rangers du parc, où Bridget a son bureau. Nous découvrons plus de 1000 photos ensemble, les yeux écarquillés. L’élan a eu de sacrées visites… Des loups, un ours, un renard, un coyote, un glouton revenu plusieurs fois, de gros corbeaux. Et un élan. Bridget a les yeux qui brillent en observant les loups: «Regardez celui-là comme il est beau!» On passe aux petites vidéos. Et là, surprise. Bridget et Kaija poussent soudain de hauts cris, ivres de bonheur.

La scène qui les met tant en joie? «C’est incroyable!» lâche Bridget. Sur l’écran se déroule une fascinante scène d’un loup et d’un glouton qui se toisent, grognent, se tournent autour, s’attaquent. «C’est rare de capturer de tels moments entre deux espèces différentes. Le glouton revient sans cesse, il ne lâche pas!» commente Bridget. «Ces petites bêtes sont sacrément coriaces, elles n’ont presque aucune notion du danger et elles campent littéralement sur les carcasses, ne laissant plus rien aux autres», ajoute Kaija. «Ah! si seulement j’avais eu ces images pour mon mémoire!» Elle vient de rendre un travail sur les fameux wolverines, ou gloutons.

Lire aussi: Le glouton, champion de la baston

Un impact sur les meutes

Selon le dernier recensement de printemps 2018, 75 loups, répartis au sein de dix meutes, sévissent dans le parc de Denali. En 1990, ils étaient encore 169. Certains sont suivis grâce à des colliers émetteurs. «Nous partons les repérer par hélicoptère. Nous visons ensuite les individus les plus importants», explique Bridget. D’ailleurs, certains trappeurs, alertés par la présence de l’engin, sortent de chez eux fusil à l’épaule pour aller pister les loups localisés par les scientifiques. Les tensions entre chasseurs, écologistes et scientifiques ont toujours été très fortes dans la région.

L’équation est simple: protégés dans le parc de Denali, les loups risquent d’être tués à peine ils en franchissent les limites. A des fins de subsistance, la chasse aux loups est légale en Alaska. «Le problème est grave, insiste Marybeth Holleman, contactée quelques jours plus tôt. Nous ne perdons pas juste les loups piégés et tués par des chasseurs aux abords du parc, mais des groupes entiers. Quand un membre d’une meute est abattu, tout particulièrement s’il s’agit d’un mâle alpha ou d’une femelle, c’est tout le groupe qui peut se désagréger ou être décimé.» En 2012, une louve portante de la meute de Grand Creek a été tuée. Conséquence: sans femelle reproductrice, le groupe est passé de quinze à trois individus.

Marybeth Holleman est l’auteure du livre Among Wolves («Parmi les loups»), qui retrace les 43 années que l’expert Gordon Haber a consacrées à l’étude des loups, avant de mourir dans un crash d’avion à Denali. «Ces dernières années, les règlements ont été modifiés par un conseil de chasse composé exclusivement de chasseurs, de trappeurs et de taxidermistes, pour étendre les périodes de chasse, augmenter le nombre de loups tués et les méthodes utilisées. L’Etat mène également un programme intensif de régulation des prédateurs qui n’est pas scientifiquement justifié, et qui n’atteint pas ses objectifs d’augmenter le gibier au profit des chasseurs», dénonce-t-elle. Plus de 1500 loups sont encore tués chaque année en Alaska.

Négligence humaine dénoncée

Barbara Brease est aussi une experte en loups. Elle est tout aussi inquiète des tueries qui mettent en péril la cohésion sociale des groupes. «Depuis que je vis à Denali, j’ai vu la population de loups s’effondrer», dit-elle. Elle sait de quoi elle parle: elle a œuvré durant trois décennies pour le National Park Service (NPS) et travaille toujours dans le parc, pour l’organisation Alaska Geographic. «Malheureusement, le gouvernement fédéral et l’Etat de l’Alaska cherchent davantage à harmoniser leurs vues avec celles du lobby des chasseurs qu’à maintenir un écosystème naturel. L’écologie du parc finira par s’effondrer en raison de la négligence humaine.»

Bridget et ses collègues perpétuent en fait les travaux du pionnier Adolph Murie, l’un des premiers scientifiques à s’être intéressé aux loups de Denali, dès 1930. «Le loup a toujours souffert d’une très mauvaise image, celle du prédateur qui s’attaque au bétail. Murie a cherché à le réhabiliter, en démontrant le rôle important qu’il joue dans l’écosystème», raconte Bridget. Cet effort, elle le poursuit. Mais le contexte politique n’est pas des plus favorables: Donald Trump, plus à l’écoute des chasseurs que des écologistes, entreprend de déclasser des zones protégées. Il vient par ailleurs d’étendre les méthodes de chasse des prédateurs. Désormais, la chasse aux loups peut aussi se faire par avion.

Dans une étude publiée en 2016 avec d’autres scientifiques, Bridget Borg confirme que la population de loups à Denali (sur la période 1997-2013) et à Yellowstone (2008-2013) a sensiblement diminué parce que la chasse est autorisée aux abords des parcs. Et qui dit dégringolade de la population de loups dit aussi baisse du tourisme vert. Dans les années 1990, près de la moitié des 500 000 visiteurs annuels de Denali avaient la chance d’apercevoir des loups; ils ne sont aujourd’hui qu’environ 5%.

Violences entre loups

La jeune biologiste tient toutefois à mettre les points sur les «i»: la principale cause de mortalité des loups reste… les loups. «Ils peuvent être très violents entre eux. On peut parler d’«hamburgerisation»: ils croquent les muscles et détruisent les organes.» Cette année, la population de loups sur l’ensemble du parc se porterait plutôt bien, dit-elle: «Quand il y a de fortes chutes de neige et des hivers rigoureux, les ongulés ont des difficultés à se déplacer, ce qui profite aux loups.»

En 2000, le successeur d’Adolph Murie, Gordon Haber, était parvenu à obtenir une zone tampon, aux limites du parc, là où le plus grand nombre de loups sont tués. Mais cette zone, qui étendait dans les faits leur protection, a été supprimée peu après sa mort en 2009. Aujourd’hui, le professeur à la retraite Rick Steiner continue de militer avec énergie pour que le loup bénéficie d’une meilleure protection. Comment faire passer le message? En avril, l’association PEER, avec laquelle il collabore, publie la photo d’un trappeur posant avec son semi-automatique AR-15 à côté des cadavres de dix loups, pour dénoncer les méthodes utilisées. Le Département de la faune et de la pêche de l’Alaska venait d’annoncer qu’il mettait fin plus tôt que prévu à la période de chasse du côté du Stampede Trail, à l’est, région aussi appelée «quartier des loups». Le département nie que les loups soient en danger, mais il concède ne pas avoir une connaissance précise du nombre d’individus abattus. C’est tout le nœud du problème.

Huit loups auraient déjà été tués dans la région, contre quatre en moyenne les cinq années précédentes. Les chasseurs sont censés annoncer leurs loups aux autorités; ils ne le font pas toujours. «Ils craignent que cela soit utilisé contre eux…» relève Bridget Borg. Pour Marybeth Holleman, il n’y a qu’une solution: étendre les zones de protection pour tous les prédateurs au-delà des limites actuelles du parc. «Tous les prédateurs, parce qu’il arrive que des loups soient tués en dehors de leurs saisons de chasse, près de sites d’appâtage d’ours ou parce qu’ils se retrouvent pris dans des pièges prévus pour d’autres espèces.»

Dans son minuscule bureau, Bridget continue d’analyser les photos et vidéos. De nouveau, son visage s’illumine: dans une photo, un loup court en direction de la caméra, visiblement en train de chasser quelque chose. Et l’appareil, pourtant accroché à un tronc, s’est déplacé de quelques centimètres, à en juger par les images suivantes. «C’est probablement le glouton qui a grimpé sur l’arbre!»


Carnet de route

Wendy et les quatorze grizzlis

Wendy a mangé un clown. «Vous pensiez vraiment être tranquilles? Je vous préviens, je vais parler tout du long. Quelqu’un a une objection?» Ce jour-là, c’est elle qui conduit les touristes à travers le parc, dans une sorte de vieux school bus vert foncé. Destination: Wonder Lake. Le trajet dure onze heures, aller-retour, avec haltes. Partie à 4 heures du matin de ma petite cabane en bois, je n’ai pas vu le temps passer. Il faut dire que le spectacle était somptueux. Le fameux Denali, la montagne la plus haute d’Amérique du Nord (6190 mètres), n’a pas dévoilé ses cimes enneigées, cachées, comme souvent, par les nuages. Mais caribous, élans, mouflons de Dall et lagopèdes alpins, l’oiseau national de l’Alaska, étaient au rendez-vous. Et, surtout, j’ai eu la chance de voir quatorze grizzlis! Parfois de très près.

Un photographe tué en 2012

«Les drames avec les ours sont rares. Mais en 2012, un photographe a fait une rencontre tragique», raconte Wendy, qui officie comme conductrice depuis les années 1970. «Une dizaine d’ours avaient été aperçus dans la zone ce jour-là. Les rangers ont abattu depuis un hélicoptère celui qui semblait ne pas vouloir bouger d’un endroit précis.» Toujours en conduisant son bus – «Un porc-épic, là, dans l’arbre!» –, Wendy raconte que peu de temps après, elle a assisté à une scène bizarre: une ourse et un petit étaient sortis des fourrés l’air stressé, juste devant son bus. «Cette mère avait eu deux petits, l’un presque noir, l’autre clair, que nous avions appelés Ebony et Ivory. Mais ce jour-là, il n’y en avait qu’un…» Elle fait le lien entre les deux histoires. L’autopsie de l’ours tué lui donne raison: l’animal avait non seulement dévoré le photographe, mais son estomac recelait également des traces d’ours…

Avant de s’appeler Denali en 1980, le parc du Mont McKinley, créé en 1917, était plus petit. En juin 1972, ses responsables décident, pour préserver la faune, d’en interdire l’accès aux voitures. A partir du mile 15, ce ne sont plus que des bus gérés par le National Park Service (NPS) qui sont autorisés à le traverser. Wendy arrête son engin et fait une pause. «On repart dans 15 minutes!» hurle-t-elle. Déjà, elle nous montre au loin deux boules de poils, sur l’arête d’une montagne. Elle a l’œil. Ici, les ours semblent être en sécurité. Mais l’élection de Donald Trump leur rend la vie plus dure. Le NPS veut annuler des mesures, prises sous Barack Obama, qui interdisaient notamment le recours aux chiens pour chasser les ours noirs ou l’utilisation de bacon et de donuts comme appâts, dans les zones protégées d’Alaska. Le Congrès a déjà cassé en avril 2017 des mesures de protection. Et autorisé à nouveau la chasse aux ours et aux loups par avion.

Trek déconseillé pour le bus de McCandeless

Wendy vit à Healy, à quelques kilomètres au nord de l’entrée du parc. C’est là que se trouve, près d’une brasserie, le fameux bus de Chris McCandless. Pas le vrai, mais la réplique parfaite utilisée dans le film Into the Wild (2007) de Sean Penn, adapté du livre de Jon Krakauer. Chris McCandless est ce jeune idéaliste qui a voulu vivre seul dans la nature et a fini par mourir en 1992, dans un bus abandonné. Des randonneurs partent toujours à la recherche du vrai bus. Mais c’est déconseillé. Le chemin est long et dangereux, avec deux rivières à traverser. En 2010, une jeune Suissesse s’est noyée en faisant un trek dans la région.

Côté sud, le parc se situe à environ cinq heures de route d’Anchorage, la ville la plus peuplée de l’Alaska. Entre deux, une halte à Talkeetna s’impose. Cet étrange hameau sans police semble encore vivre à l’époque des chercheurs d’or et attire des hippies sur le tard. Surtout, il s’est distingué grâce à un curieux maire, qui a régné sur la ville de 1997 à sa mort en 2017. Il a été victime d’une vilaine attaque de chien en 2013, qui lui a valu un sternum fracturé et un poumon perforé. Des adolescents lui ont tiré dessus avec des armes à air comprimé et il a eu un incident avec la friteuse d’un restaurant, heureusement éteinte. Stubbs était un joli… chat roux. En 1997, des habitants, mécontents des candidats qui se présentaient à l’élection, ont décidé de jeter leur dévolu sur un petit chaton abandonné. Stubbs a fini par s’y faire.

Travis habite dans le coin. Il élève seul sa fille et vient d’ouvrir une guesthouse. Ce soir-là, le grand feu allumé à l’extérieur ne servait pas qu’à chasser les moustiques. Verres de rouge aidant, il invitait à des confidences. Travis parle des ours qui passent sur sa propriété, de sa petite mine d’or dans la montagne qui attire des escrocs – «J’ai toujours plusieurs armes sur moi!». Son père, aviateur de l’extrême, va chercher son album de photos. Et montre, nostalgique, les carcasses des avions qui se sont écrasés dans des zones parfois très isolées d’Alaska: «Mon job, c’était d’aller les chercher, de les réparer et de les ramener en priant pour que mon bricolage tienne.» Un autre aviateur nous rejoint. C’est parti pour de longues heures devant le feu.

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