« Une semaine après que M.  Deng Xiaoping a quitté les Etats-Unis, les remous soulevés dans son sillage durant sa visite se sont calmés et les résultats véritables de son séjour commencent à se décanter. Il apparaît maintenant clairement qu’il a pleinement atteint les deux objectifs majeurs qu’il s’était fixés: introduire plus avant un coin entre les Etats-Unis et l’URSS et faire démarrer rapidement la collaboration économique sino-américaine.

Du point de vue politique M. Deng a déployé un talent de conquérant. Tout s’est passé si rapidement que l’administration Carter en est encore à se demander ce qui s’est passé et à évaluer quelles conséquences le passage éclair de M. Deng aura pour elle en politique intérieure et en politique étrangère. Le déferlement chinois sur le Capitole a bouleversé, en moins de quatre jours, le paysage électoral américain et imprimé un virage abrupt à la diplomatie des Etats-Unis.

[…] A l’issue des entretiens que M. Deng a eus avec un certain nombre de congressmen, il s’est formé au Capitole un vrai lobby prochinois et antisoviétique, composé de la majorité des sénateurs républicains et d’une bonne moitié des sénateurs démocrates. […]

Le virage imprimé à la diplomatie américaine par M. Deng sera bien sûr d’autant plus abrupt qu’en fait l’administration Carter n’a pas de politique triangulaire clairement définie, alors que les dirigeants chinois savent parfaitement ce qu’ils veulent et où ils vont. […]

Les avis de M. Deng ont été d’autant plus persuasifs qu’il a fait preuve d’une forme de discrétion. Il n’a pas, comme Khrouchtchev ou Brejnev, lorsqu’ils ont visité l’Amérique, désigné du doigt les imperfections de la société américaine. Il n’a pas vanté les mérites du système politique chinois. Il a évité d’engager tout débat idéologique. Il n’a cessé de répéter que «la Chine voulait s’inspirer du modèle américain» et qu’il «admirait l’Amérique». […] Sans hausser le ton, sans décocher de flèches empoisonnées, il a retourné contre eux – à la manière asiatique – les arguments que certains soulevaient contre lui; [à un sénateur] qui lui demandait si la Chine était disposée à assouplir sa politique d’émigration, il a répondu: «Pas de problème, combien de Chinois voulez-vous? Dix millions?», sachant que l’Amérique impose un quota à l’immigration et n’admet que 20 000 Chinois par an. [Au conseiller à la Sécurité nationale] Brzezinski qui lui demandait si «sa politique américaine» lui posait des problèmes intérieurs, M. Deng a répondu: «Oui, elle me cause des difficultés avec notre province de Taïwan». Ceux qui tentèrent de se mesurer à ce redoutable dialecticien en furent pour leurs frais. Le mordant de ses réparties, la profondeur de ses vues n’ont fait que mettre en relief la médiocrité des dirigeants soviétiques auxquels les Américains sont d’habitude confrontés. […] »