Apôtres du durable (3/5)

Denise Gautier sème le changement, graine par graine

L’ethnobiologiste se consacre depuis plus de trente ans à la protection des anciennes espèces et variétés suisses. Rencontre dans son bureau, au beau milieu du jardin botanique de Genève

L’agenda 2030 du développement des Nations unies comprend 17 Objectifs de développement durable (ODD), que «Le Temps» incarne cette semaine à travers cinq personnalités.

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En bordure du lac, au pied de la maison de maître La Console, le potager de la fondation ProSpecieRara profite des premiers rayons du soleil. «C’est ici que nous multiplions nos semences», indique Denise Gautier, porte-parole pour la Suisse romande. Toutes? Non, car, comme le dit l’adage, il ne faut pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Pour éviter la prolifération d’une bactérie et la contamination des espèces sauvées, la fondation décentralise ses cultures et ses élevages un peu partout en Suisse.

Créée en 1982 à Saint-Gall pour préserver la biodiversité, cette fondation suisse à but non lucratif emploie 20 personnes. Elle s’appuie sur un réseau de 3000 bénévoles, dont des maraîchers, des jardiniers amateurs, des écoles d’agriculture et des éleveurs. «Nous prenons soin de 1800 variétés de fruits, 400 baies, 1100 légumes et plantes de plein champ, 200 plantes ornementales et 26 races d’animaux», énumère-t-elle.

Parmi eux, la laitue brune de Genève, le haricot nain de Vully, la poire Culotte suisse, la cerise de Montreux, le mouton de Saas, la chèvre paon, ou encore, le mouton miroir. «On s’intéresse aux espèces suisses, issues d’une tradition suisse ou bien arrivées en Suisse et menacées dans leur région d’origine, comme c’est le cas pour le cochon laineux des pays de l’Est», justifie Denise Gautier.

«Nous étions vus comme des hurluberlus»

Recrutée en 1986, cette spécialiste de la relation entre les hommes et les plantes a étudié la botanique à l’Université de Genève. «J’ai réalisé ma thèse en Côte d’Ivoire sur les plantes sauvages consommées par une ethnie», se souvient-elle en rehaussant ses lunettes noires. Petite-fille d’agriculteurs fribourgeois, elle garde un «souvenir merveilleux» du potager de sa grand-mère et de la cuisine de son père. «Je suis gourmande, confie-t-elle en souriant. Nos anciens sélectionnaient leurs graines en fonction du goût. Aujourd’hui, c’est la productivité avant tout.»

Pourtant, la faim dans le monde ne cesse de gagner du terrain. Le rapport annuel sur «l’état de la sécurité alimentaire dans le monde», publié le 15 juillet, est alarmant: 10,8% de la population, soit plus de 820 millions de personnes, était sous-alimentée en 2018. Un constat proche de celui établi il y a déjà dix ans et qui assombrit les espoirs de réussite de l’agenda 2030, adopté par les Nations unies en 2015. Le quinzième objectif de développement durable de l’ONU est la lutte contre l’appauvrissement de la biodiversité. Le deuxième est la «faim zéro» et pour l’atteindre, «il est temps de repenser la façon dont nous cultivons […] en préservant la diversité génétique des semences, des cultures et des animaux», écrit l’ONU. Une tâche à laquelle s’attelle Denise Gautier depuis plus de trente ans.

ProSpecieRara a été fondée par Hans-Peter Grünenfelder, alors membre du WWF Suisse. L’idée lui est venue lors d’un voyage en Grèce. «A la suite de la mort d’un éleveur, les derniers spécimens d’une race de chèvres ont été conduits à l’abattage. Il s’est rendu compte de la rapidité avec laquelle un animal pouvait disparaître», raconte-t-elle. Il s’est ainsi intéressé à la situation dans son pays. C’était avant la Convention de Rio de Janeiro et la signature par 187 pays, dont la Suisse, du traité international adopté lors du Sommet de la Terre en 1992. «On ne parlait pas encore de «développement durable» et nous étions vus comme des hurluberlus qui voulaient sauver les pommes de terre biscornues», se souvient-elle.

In vivo veritas

Pour sauver des espèces, il faut avant tout les trouver. «Je me suis rapprochée des familles de maraîchers et j’ai fouillé les milieux alpins reculés, où chaque village dispose de son propre haricot, détaille l’ethnobiologiste. Les anciennes variétés se sont adaptées aux conditions de culture propres à la Suisse, et c’est là que réside leur force. Il en est de même pour les animaux, qui disposent de gènes particuliers et offrent une réponse pour notre avenir face aux changements de température et aux nouvelles maladies», ajoute-t-elle.

Pour assurer cette évolution, les cultures doivent être récoltées régulièrement. Une démarche complémentaire à celle entreprise par le gouvernement. «Nous avons choisi un mode de conservation in vivo parce que la Confédération s’est concentrée sur l’in vitro. Dans sa banque de gènes installée du côté de Nyon, les graines sont mises en dormance, détaille Denise Gautier. Seulement, le jardinier ne dort pas avec. C’est une perte pour le patrimoine culturel.»

Après la Deuxième Guerre mondiale, les espèces les plus productives ont été favorisées. «La Confédération versait même une subvention à ceux qui les privilégiaient, s’exclame-t-elle. Cela a accentué la disparition des espèces.» Dans les années 1960, avec le développement des transports, de l’arrosage, des engrais et des pesticides, cumulés avec l’entrée sur le marché des graines hybrides F1, les moyens de production ont été chamboulés. «La suprématie de ces graines hybrides a entraîné la disparition de plus de 75% des variétés, souligne-t-elle. C’est le processus des petits pois de Mendel, qui permet d’avoir une culture homogène.» L’inconvénient, c’est qu’on ne peut pas les utiliser en deuxième génération.

Un lobby des semenciers

«C’est la poule aux œufs d’or pour les semenciers, résume-t-elle. Plus de 60% du marché est détenu par trois multinationales - Monsanto, Corteva (DuPont) et Syngenta. Ils décident de la disponibilité des produits et des prix. C’est notre souveraineté alimentaire qui est en jeu.» En Europe, le sélectionneur a l’obligation d’inscrire ses semences au catalogue des variétés s’il veut les commercialiser. «Mais il faut qu’elles soient homogènes et nouvelles, ce qui écarte d’office les anciennes, pointe Denise Gautier. Des associations obtiennent des dérogations, mais c’est difficile d’y parvenir face au lobby des semenciers.»

En Suisse, l’inscription obligatoire ne concerne pas les semences potagères. Une victoire pour ProSpecieRara: «En 2010, au moment des négociations avec l’Union européenne, nous avons alerté l’Office fédéral de l’agriculture et lancé une pétition. Nous avons la chance d’être dans un pays de compromis.» En proposant sur le marché des semences librement reproductibles, Denise Gautier fait de la résistance passive. Avec un certain aplomb.

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